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Une randonnée de Sèvres a Nantes en bateau vénitien

Table des matières

Juillet 2001

Historique d'un projet

Un mot sur nos bateaux et notre association.

L'équipage

Une passion

Préparations

Le voyage

Renseignements pratiques


Juillet 2001


Il avait plu plus que de coutume depuis mai, mais cela allait mieux. Le temps avait dû se gâter de nouveau vers le 12 juillet. Le 14 au matin, en tous cas, il pleuvait des cordes sur Paris.

Pas mauvais pour laver les rues et nettoyer un peu l'atmosphère polluée de la capitale, mais cela ne fait pas nos affaires, nous avons justement prévu de commencer aujourd'hui notre randonnée à l'aviron de Paris à Nantes sur un de nos bateaux vénitiens. De plus la météo n'est pas optimiste pour les jours qui viennent, et il faut reculer la date de notre départ.

Dommage car débuter notre aventure par le plus beau feu d'artifice national aurait du panache.

Il faut donc remettre le départ, mais pas plus tard que la fin de la semaine. A défaut d'être optimistes, soyons déterminés. Et puis les météorologues avouent que leur visibilité n'excède pas 4 jours, alors il n'est pas déraisonnable de parier sur les statistiques car nous sommes tout de même mi juillet, en plein été, contrairement aux apparences.

En y regardant de plus près, il semble même qu'il y ait une éclaircie pas plus tard que ce soir. Alors rien ne s'oppose à ce que nous exécutions déjà la première partie du programme.

Nous convenons donc avec quelques amis du club Nautique Sèvres d'appareiller vers 18h pour aller célébrer sur la Seine la prise de la Bastille, et ce le plus près possible du feu d'artifice. La lasse motorisée de François accompagnera notre gondole vénitienne et la mascaretta que nous venons de remettre à neuf. Il s'agit de deux bateaux d'aviron à la vénitienne. Nous reviendrons sur le sujet.

Les équipages de rameurs sont ceux qui feront la randonnée, à savoir, Jean Marc et Armel d'une part et Valérie (mon épouse) et moi d'autre part. Mon frère Denis ne peut pas se libérer ce soir.

Les préparatifs consistent à s'assurer que nous avons de quoi faire la fête: du champagne, du vin blanc, et les victuailles pour aller avec; Et puis des lampes, des torches, des chandails et du produit contre les moustiques.

La remontée de la Seine de Sèvres au pont Alexandre III est toujours somptueuse à cette heure, et à cette époque de l'été. Le ciel, strié de nuages hauts (précurseurs de la prochaine dépression) cueille longtemps les derniers rayons du jour. Le temps est doux, et l'on peine à se souvenir des averses du matin. Point trop de vent, et peu de vagues, sauf, à partir du pont du Garigliano, celles des nombreux bateaux qui nous dépassent pour aller assister au spectacle. Du courant par contre. Il faut dire que ce n'est pas étonnant, avec tout ce qui est tombé récemment. Cela va être costaud de remonter jusqu'à St Mammes.

Nous ramons en commentant le bonheur de cette croisière en plein Paris. En fin de parcours toutefois, nous acceptons la remorque que nous tend le ravissant remorqueur jaune Elise (qui remonte d'Issy) afin de ne pas arriver quand toutes les bonnes places seront occupées.

C'est le voyage inaugural pour la mascarette: elle marche comme un rêve, vive et rapide. Pour notre croisière, il faudra ne pas trop la charger, mais j'envie l'équipage qui sera sur elle, la Veccia (son nom vénitien).

Historique d'un projet

L'histoire de cette randonnée à l'aviron de Paris à Nantes commence bien avant ce 14 juillet 2001. Avant même une première exploration, en 1996, quand Valérie et moi avions mis le Sandalo à l'eau à Chouzé pour aller dans un premier temps visiter Chinon (pour cela il faut remonter un peu la Vienne), puis Saumur. En effet nous faisons cinq ou six fois par an l'autoroute vers Nantes, et sur tout le parcours qui longe la Loire, des flèches, tentantes, invitent à visiter Chambord, Chaumont, Amboise, Blois et d'autres sites encore dont les noms chantent… Ainsi, ma nostalgie de ces horizons promis a dû naître des premiers voyages vers notre maison de Port Joinville. Elle a de plus été alimentée par ma rencontre, lors d'une première participation aux journées de l'Erdre à Nantes  (il y a longtemps), avec des gens d'Angers qui m'ont parlé de leur fleuve.

Je rêvais de passer un long moment sur la Loire, mais ce n'était pas possible du temps où je bossais dur à vendre de l'ingénierie chimique, car mes rares loisirs étaient consacrés soit à ma famille, soit à travailler sur  notre maison à Yeu, soit à quelques activités bénévoles. Tout mon temps libre était alors inventorié, répertorié, investi. Presque rien ne m'en appartenait. Oh, je ne m'en plaignais pas, non! Cette vie je l'avais choisie. Enfin… en partie.

Depuis septembre 2000 j'ai 60 ans, et depuis avril 2001 je ne travaille plus. Je ne sais pas encore comment je vais occuper mon temps, ni combien de ce temps il va me falloir investir dans des activités lucratives. Je sais par contre que le temps d'accomplir un premier rêve est venu. Ce sera de ramer de Paris à Nantes.

Peut être faut il un peu fêter la retraite par une action d'éclat, peut être ai-je un peu envie de prouver si mon grand âge me met à l'écart de la vie professionnelle, je suis encore capable d'accomplir un exploit, mais honnêtement ce n'est pas ma première motivation.

Ma première motivation est que j'ai envie de faire cela, et que pour une fois, je peux faire une chose dont j'aie envie!

Une autre chose que je savais aussi est que je voulais faire la partie la plus belle du parcours avec Valérie, parce que 35 ans de vie commune et plusieurs croisières en bateau m'on rassuré sur notre capacité à mener à bien avec mon épouse une telle aventure sans heurts ni lassitude. Par ailleurs, quand j'ai commencé à parler de notre projet, notre ami Lino, de Venise, m'avait dit en mai dernier vouloir s'y associer. C'est Lino qui nous a transmis sa passion, et nous a formés à l'aviron vénitien, aussi j'étais très heureux de l'associer à cette belle aventure.

Ainsi une formule se dessinait qui me paraissait idéale. Nous partirions à deux bateaux (pas plus pour ne pas faire foule, évènement), avec un capitaine permanent sur chacun (Lino et moi), et, puisque nous prendrions des bateaux à deux rameurs, deux autres équipiers qui se relaieraient. Valérie montait sur mon bateau à Briare, et espérait tenir jusqu'au bout. Pour le second bateau, et bien que les copains (tous encore actifs) aient un peu de mal pour me fixer leurs dates, je n'avais pas de doute sur la faisabilité du projet. Jean Marc, fiable et solide comme un roc, annonçait déjà son accord pour une semaine.

Nous partirions donc fin juillet.   

Un mot sur nos bateaux et notre association

Nous sommes un groupe d'amis réunis en association (la Vogaveneta Parisienne) qui ramons à la vénitienne sur la Seine. Nous avons actuellement quatre bateaux: une gondole, un sandalo, et une mascarette en état de naviguer, plus une deuxième en réparation.

Qu'est-ce que l'aviron vénitien (ou vogaveneta) ?


D'abord une mise au point: les gondoliers, contrairement à ce qu'un nombre étonnant de gens croient, ne se poussent pas sur le fond des canaux avec une perche. Non, ils rament, avec un aviron, quoi. La différence avec l'aviron classique est que l'on est debout et que l'on pousse, au lieu d'être assis et de tirer l'aviron. Autrement dit l'on regarde dans la direction où l'on va.

Nos bateaux sont tous à fond plat, et si le plus petit fait 7m, la gondole, atteint 11m30.

Nous avions choisi pour ce raid un sandalo, bateau assez large, et une mascarette, plus fine et plus légère. Le sandalo fait 7m20 et pèse quelques 120 kg, et la mascarette fait 7m pour 90kg. Ce sont des bateaux idéaux pour ce type d'aventure, puisque d'une part ils ont un très faible tirant d'eau, et que d'autre part,  ramer debout face à l'avant permet de repérer les dangers et de choisir son chemin. De plus ils sont assez porteurs (surtout le sandalo), et l'on peut les charger de tout le matériel nécessaire pour bivouaquer, se vêtir et se nourrir.

Le geste même de la "vogaventa" est très beau, c'est un geste en élongation, et en équilibre, qui fait un sport très complet. Tout le corps travaille: les cuisses, les muscles du dos, des épaules et les bras (sans compter le cœur et les poumons). Le mouvement demande toutefois de la finesse, car la dame de nage, ou "forcole", est ouverte vers l'arrière, et une mauvaise attaque ou un dégager approximatif se soldent par un aviron qui saute de son appui. De plus la direction du bateau s'obtient exclusivement par l'équilibre des poussées, et par le passage de l'aviron dans l'eau. Ne rame pas à la vénitienne le premier venu!

En régate nous propulsons nos bateaux à quelques 12km/h, et le mouvement est alors très athlétique. En endurance, quand on peut se contenter d'abattre 6km/h, mais que l'on souhaite tenir cette moyenne sur de grandes distances, on va se servir d'avantage du poids du corps, et le mouvement s'apparente alors beaucoup à la marche.

Un autre avantage est que l'on peut aborder un quai ou un banc de sable sans être gênés par les avirons ou leurs supports. Sur la Loire, nous avons dû a plusieurs reprises replier nos avirons en toute hâte pour passer de manière un peu acrobatique entre des cailloux, ou au raz du pilier d'un pont, chose impossible sur une yolette classique.

Enfin, un des grands attraits de nos bateaux pour ce type de croisière est que l'on voit venir le paysage. Apercevoir de loin sur la Seine les tours de Notre Dame, ou plus tard sur la Loire le toit du château que nous avons décidé de visiter, est un émerveillement que se refusent les rameurs "à l'anglaise", assis sur leurs bancs de galériens.

L'équipage


En fin de compte, nous serons trois sur cette randonnée: Jean Marc Bastin, Valérie et Richard Winckler.

Nous totalisons à nous trois 180 ans.

Jean Marc est architecte. Autant dire qu'il ne sera jamais à la retraite, lui. Il a toujours fait de l'aviron, y compris en compétition. 1m85, et pas un gramme de gras. Nous nous sommes rencontrés quand, après un acte de malveillance, notre gondole est partie dériver sur la Seine une nuit de 1997, et après avoir passé par dessus la chute d'eau du barrage de Suresnes, est venu s'échouer sur l'île de Neuilly. C'est Jean Marc qui l'a retrouvée. Il est rapidement devenu un bon rameur à la vénitienne, capable de prendre la direction d'une Gondole.

Valérie, photographe de métier, rame avec moi depuis longtemps. Elle est solide sans être athlétique, mais ces derniers temps elle avait mal au dos, et n'a pas pu s'entraîner. Elle craignait de ne pas pouvoir suivre longtemps. Tout s'est bien passé, et elle se porte mieux qu'avant. Ceci tend à prouver (outre l'opiniâtreté de mon épouse) l'excellence de notre sport, y compris pour le dos.

Richard: je suis à la retraite, comme dit plus haut, après une carrière à beaucoup voyager pour vendre de l'ingénierie, et à travailler tard le soir. J'ai toujours fait de l'aviron, moi aussi, et me suis mis à l'aviron vénitien il y a 15 ans. Disons que suis bien entraîné, et que j'ai une bonne forme physique : 1m85 moi aussi et 100kg sans trop de gras. A la fin de notre périple, je me sens carrément une "pêche terrible". J'ai une deuxième passion: la défense de l'environnement. Il faudra donc me pardonner au cours de ce récit les allusions à la préservation des sites exceptionnels que nous allons traverser. 

Comment nous est venu notre passion?


Cela s'est fait par hasard. Valérie et moi étions à Venise en mai 1985, et avons assisté à l'arrivée d'une course étonnante: le grand canal grouillait littéralement de bateaux. Sur l'un d'eux l'on parlait français. L'on nous renseigne. La course s'appelle la Vogalonga. Je prends contact avec les organisateurs, et l'année d'après y entraîne mon club. Nous faisons le déplacement avec deux yolettes en remorque, et en effet la course est fabuleuse. Plus de 1000 bateaux!

Je visite un club local, m'émerveille devant la beauté de leurs bateaux, et demande à en essayer un. Après quelques coups de rame, je demande si l'année d'après l'on me prêterait un bateau pour faire la course à la vénitienne. Croyant à une blague, l'on me répond oui bien sûr ("Ma certo! E come no!").

L'année d'après nous nous pointons, Valérie et moi et un couple ami. L'on nous prête comme promis un bateau, et en avant. Avanti! Nous n'avons fait que la moitié du parcours, mais le virus avait pris.

Ensuite, nous avons rencontré Lino Farnea à Douarnenez.  Lino anime un club sur le Lido de Venise. Il nous a invité à venir passer une semaine à son club (sur le Lido) avant la prochaine Vogalonga, avant de faire la course ensemble. Nous sommes venus, et depuis, cela fait 16 ans, nous n'en avons pas manqué une!


La suite est comparable à la progression d'une épidémie. Nous avons acheté un premier bateau, et puis le hasard nous a permis d'organiser une croisière sur la Seine pour un ami vénitien qui nous a vendu sa gondole. Ensuite notre problème a plutôt été de ne pas nous engager envers trop de débutants que nous ne pourrions ensuite satisfaire. Nous attendons maintenant que le centre nautique se Sèvres se développe pour aller plus loin. Nous sommes une trentaine à ramer à la vénitienne sur la Seine. Il y a par ailleurs un bateau sur l'Erdre, au Rowing de Sucé, et une équipe à Montpellier.

Préparations


Pour faire cette randonnée, nous prendrions donc deux bateaux. Mon Sandalo (la Birichina), est en bon état: deux trois retouches et il est prêt. L'autre bateau, la Mascarette (la Veccia) demande plus de travail. Nous nous y mettons en avril. Et dès que nous en grattons la peinture, c'est l'horreur. Il faut changer une grande longueur de farge, et un bon tiers du fond, sans compter plusieurs couples. Avec les conseils éclairés de nos amis de Nautique Sèvres, et après deux mois de travail acharné pour Jean Marc et moi, il est comme neuf.

Et puis voilà que fin juin Lino se rend compte qu'il ne peut pas se dégager: mille obligations sportives, des régates à présider.

Eh bien nous ferons différemment. Pour le premier bateau, le Sandalo, nous partirons Jean Marc et moi, et au bout d'une semaine, Valérie remplacera Jean Marc. Pour l'autre bateau, la Mascarette, Armel le Bohec et mon frère Denis feront le premier parcours. Le reste suivra, les candidats ne manquent pas.

Entre temps il a fallu faire de l'administration. Les autorisations d'abord. Celles des Voies Navigables de France, ou VNF. Nous dépendons d'eux sur tout le parcours navigable. Je crois qu'ils nous considèrent avec une certaine sympathie, mais de la méfiance aussi. Ils aiment leur métier et les canaux, que la navigation commerciale déserte petit à petit malheureusement. Mais ils se méfient de nous autres fous non motorisés. Pourtant nous ne polluons pas, ne commettons pas d'excès de vitesse, tout en tenant parfaitement la vitesse limite de 6km/h, et pour ceux que je connais, ne commettons aucune imprudence. Admettons, cependant, car je comprends qu'on exige un certain sérieux. Alors ce sont les courriers: aux VNF de Paris, à celles de Melun, en amont, à celles de Montargis pour le canal du Loing, celles de Nemours pour le canal de Briare, et enfin à celles de Nantes pour l'écluse St Félix et l'Erdre. Ne pas oublier la préfecture, dont dépend la Brigade Fluviale. Les réponses arrivent, agrémentées de quelques exigences:
- Alors il faut être assuré au tiers et contre les dommages que notre boite d'allumettes pourrait occasionner à la propriété de l'état. D'accord.
- Il faut être équipé de gilets de sécurité (qu'ils viennent donc essayer… mais nous en aurons, qui serviront de coussins). I
- Il faut encore la VHF. Je veux bien, mais qu'on me permette de rire, car rare sont les yachts de rivière équipés de radio, même sur la Seine. Va pour une VHF bon marché.    
- Mais ne voilà-t-il pas qu'une des réponses exige un moteur!!! Ça c'est encore du jamais vu! «Mais oui monsieur sur tel canal il y a en cette saison un fort trafic commercial.» «Mais monsieur, la vitesse est limitée à 6km/h sur les canaux, moyenne que nous tenons très bien». «Il suffit: vous aurez un moteur». Bon j'en aurais un… électrique. Il marche d'ailleurs très bien et n'a pas coûté cher, et ne fait ni bruit ni fumée. Sur le canal en question, (nous en tairons le nom), nous ne rencontrerons pas une seule péniche commerciale, j'ai le regret de dire.

Quand je raconte mes démarches, à mes amis anglais cela les fait bien rire. Bon, charbonnier est maître chez lui, je suppose. Et pourtant, une fois encore, nous ne polluons pas, nous admirons le paysage tout autant que les autres, (plus encore probablement) et sommes même disposés à payer un droit.

Un droit? C'est à dire la Vignette? A ça non, monsieur: votre force motrice ne dépasse pas les 9CV. Vexant, non?

Plus plaisant est la préparation de la randonnée sur le papier. Ça j'adore! Rue de la Boétie, l'ING (Institut National de Géographie), offre tout ce que l'on peut rêver en matière de guides et de cartes. Je me procure les trois Guides des Canaux concernant les zones qui nous intéressent, et me plonge dedans avec délectation. Les parcours sont détaillés, les écluses aussi, avec la fréquence radio sur laquelle l'éclusier écoute. Par contre à partir de Braire, et jusqu'à Angers, la Loire n'est pas navigable, et il n'y a ni guide, ni même de carte fiable. Il n'y a que les cartes au 25000éme. Plus quelques cartes grand format pour avoir une vue de synthèse. Et puis n'oublions pas des guides touristiques. Guide Bleu pour les Châteaux, et guide du Routard pour les hôtels. Ainsi, des mois à l'avance, j'aurai fait plusieurs fois la randonnée, dont une ou deux fois avec Jean Marc, en jonchant de cartes le salon.

Le départ approchant, il a fallu encore investir dans du matériel d'explorateur. Jean Marc, grand habitué des randonnées en montagne, a ce qu'il faut. Pour nous, notre vielle tente démodée suffira, mais les sacs de couchage..? Qui a pris mes sacs de c? Et puis des tapis de sol. Où sont passés mes t de s? Pour les gamelles, celles d'il y a trente ans quand nous campions dans les Agriates (en Corse) feront l'affaire, en les complétant avec des timbales en alu, et de beaux couteaux de bivouac avec tire bouchon et tout. Ne pas oublier une pelle-bèche. Jean Marc, quand à lui, possède un réchaud épatant qui suffira pour tous. Et puis, pour le bateau, nous achetons des toiles imperméables et des lattes, de quoi faire un taud.

Le 7 juillet nous allons Valérie et moi à Yeu. C'est l'occasion de conduire ma remorque à l'arrivée, en l'occurrence à Fromentine.

Le voyage

LA FETE NATIONALE DU 14 Juillet


Nous voilà donc partis en Gondole et Mascarette pour assister au plus beau feu d'artifice national: le 14 juillet à Paris.

Le feu d'artifice (sur le thème, cette année, de Charles Trenet, qui vient de lever l'ancre) sera un des plus beaux que j'aie vu. Y assister depuis nos bateaux, sur une Seine couverte d'embarcations (péniches, house-boats, yachts, hors bords, et d'autres types encore, comme notre ami le remorqueur), est doublement une fête. L'ambiance est bien différente de celle qui règne dans la foule compacte, là haut sur les quais les ponts ou sur les pelouses. Nous y participons de grand cœur: l'on se hèle, l'on trinque d'un bord à l'autre,  et l'on plaisante. Et en plus de tout ça, ici on ne se marche pas sur les pieds.

Les amis de Sèvres Nautique n'ont jamais participé à cette fête exceptionnelle, et je suis enchanté de leur en avoir crée l'occasion.

Au retour je prends la Mascarette seul, laissant Jean Marc et les autres ramener la gondole, et me régale de sa vélocité et de sa finesse.

Dimanche 15
Il ne pleut pas. Aurions nous dû partir?
Appel d'Armel qui a mal au coude depuis notre randonnée d'hier.

Lundi 16
Toujours pas de pluie.
Cependant… cependant Armel a été chez un toubib. On lui diagnostique une luxation du coude. Nous avons été bien inspirés de ne pas nous précipiter. Il faut faire le deuil du deuxième bateau. Sentiment de défaite, mais cela ne va pas me décourager.

La météo est maussade. Anticyclone faiblard et basse pression agressive. On annonce des pluies faibles. Tant pis! C'est pour demain!

Nous mettons à flot pour partir dès que possible, et au plus tard mercredi,.

Mardi 17 août

Temps infecte qui justifie pleinement notre option. Météo plus optimiste pour demain.

DEPART première

Frottement avec l'Administration (avec un grand A comme dans au secours)

Mercredi 18.
Réveil 5h. Petit déjeuner costaud. Chargement de la voiture. Au pont de Sèvres, il fait nuit noire.

Jean Marc est déjà sur place.

Tout tient assez bien dans la partie avant du bateau. Une bâche bleue fera une protection contre la pluie menaçante.

Départ 6h45.

Nous accomplissons un parcours bien connu jusqu'à l'entrée de Paris, sur une rivière sans ride. Le pont Mirabeau. Une heure que nous ramons, une première halte pour nous réhydrater. Ensuite c'est la traversée de Paris sur un bassin à présent rendu difficile par un vent fort et un courant important. Il commence à bruiner. Beau, mais dur. Arrivés au pont Marie, le feu rouge de l'alternat nous interdit de monter plus haut. Il est 8 heures, et quelques bateaux circulent. Oserons nous braver l'interdiction? Non des trains de péniches descendent. Les éléments se déchaînent: pluie et fort vent.
Quand notre tour vient, finalement, c'est épuisés que nous arrivons à l'écluse de l'arsenal après un sprint dans cet endroit entre l'île saint Louis et la rive gauche où le courant est si violent.
Allez suffit. Il fait vraiment trop mauvais. Attendons demain.

Le directeur du port, Bernard Piquet, nous accueille. Il est le premier d'une série de personnages merveilleux que nous rencontrerons. Professionnels efficaces, passionnés par leur métier et par le fleuve et les bateaux, amis comme nous de la nature. Nous parlons de participer à une fête sur le bassin de l'Arsenal. Le bateau passera une nuit ici, bien à l'abri, au flanc d'un yacht hollandais. J'aime ce lieu un peu secret, en plein centre de Paris, sous la protection de la colonne de la Bastille, où l'on retrouve une ambiance nautique et un calme inattendus.

Le temps restant obstinément mouillé, chacun rentre dormir chez soi. Rendez vous demain à 7h.

Jeudi 19
Réveil à 5h30. Métro. Jean Marc arrive en même temps que moi. Le temps est maussade, comme prévu, mais ça ira.
L'écluse ouvre à 8h. Ouvre sur la Seine, sur l'aventure! Finalement!
Trop vite le soulagement!
Trois coups de rame, et nous sommes hélés par un fonctionnaire de la police fluviale.
«Avez vous les autorisations pour traverser Paris?
- Oui monsieur.
- Montrez les moi.
- Bien Monsieur.
- Et puis avez vous des gilets de sécurité?
- Oui Monsieur.
- Vous ne les portez pas?
- Vous plaisantez. (Ça c'est Jean Marc, qui sait bien qu'il est très difficile de ramer avec des gilets, et que dans toutes les manifestations les rameurs en sont dispensés).
Malheur. Qu'est-ce qu'il avait dit là! On ne plaisante pas avec les képis. Avec personne portant un uniforme, en fait. Retenez bien cela mes enfants, cela vous servira sûrement.

NE JAMAIS SOURIRE A QUELQU'UN QUI PORTE UN KEPI!!!

Il est 8 heurs du matin, le petit sergent nerveux a besoin de se défouler. Non il ne plaisante pas. Il est complètement dépourvu de sens de l'humour en fait. Ou plutôt il est affligé d'un sens de l'humour très particulier, car il subodore qu'on va pouvoir s'amuser au dépens de ces deux pépés mal rasés qui n'entrent dans aucune catégorie bien claire, qui ne seront défendus par aucun groupe socio-culturel agressif. Alors c'est le grand jeu: les papiers (nous en avons à profusion), vérification de la VHF (heureusement que j'aie fait cette dépense). Téléphone au chef.  Il n'est pas ému par ma remarque qu'il s'en prend à des citoyens au dessus de tout soupçon, anciens sportifs de haut niveau, qui commencent un exploit physique et touristique digne d'intérêt. Pas plus par l'évocation des excellentes relations que nous avons toujours entretenues dans le passé avec la brigade fluviale. Sur un des documents, les VNF de Paris nous ayant écrit de tenir notre droite, il interprète cela comme "rive droite", et devant mon hésitation me soumet à un alcootest. Là on en est carrément à l'injure. J'en suis pantois, et pour tout dire humilié. C'était sans doute l'objectif recherché car nous sommes relâchés.

Enfin il était écrit que nous aurions ce dernier obstacle à franchir. C'est fait.

C'est fait mais le bonheur de ce départ pour une belle et joyeuse aventure est gâché. Nous ramons en silence pendant un moment, puis, la bile ayant condensé, exprimons nos réflexions.

D'abord la police. Les français détestent leur police. C'est surprenant jusqu'à ce qu'on ait une aventure comme celle que nous venons de vivre. C'est surprenant quand on a vécu à l'étranger. Un exemple, en Angleterre: il y deux mois, à Manchester mon chauffeur de taxi remerciait une police woman en lui disant "thank you duckie" merci mon petit canard. Imagine-t-on le drame qu'aurait déclenché une telle familiarité en France? Aux USA les "cops" tiennent la vedette dans d'innombrables films où ils défendent la veuve et l'orphelin. En France, à part Maigret, quels sont les flics sympathiques? En Italie, à la fête de rois on dépose des cadeaux au commissariat! Que gagne la police française à être détestée? Je n'ai pas de réponse.

Voilà pour notre sergent matinal!

Ensuite, l'Administration: Les français sont tout de même les champions du monde des obstacles administratifs, paperasseries et échelons administratifs concurrents ou redondants. Alors pour l'un des despotes paperassiers qui se superposent  en cascade c'est si facile de dire «non» quand on est derrière un bureau. Son administration ne reprochera jamais à un fonctionnaire d'avoir dit non. Par contre on ne le félicitera jamais d'avoir pris le risque de dire oui, au contraire: on risque de le lui reprocher s'il y a le moindre problème. Pour faire carrière il faut donc surtout ne jamais avoir pris une décision, tout énarque vous le confirmera. Sur ce sujet, tout constructeur vous en dira long comme le bras (et Jean Marc qui est architecte le sait bien). Plus généralement tout entrepreneur aussi. Et nous qui entreprenons dans un domaine inattendu, l'apprenons à nos dépens.

Et puis le français ne la mérite-t-il pas son Administration, lui qui va si volontiers chercher un responsable à tous ses problèmes dans l'Administration? Je n'ai pas de travail: que fait l'état? J'ai eu un accident: que fait la municipalité, ou la direction de l'équipement, ou les VNF?

Et par ailleurs le fonctionnaire français ne s'estime-t-il pas le possesseur d'un privilège? Le possesseur d'une partie de l'Etat? Tout citoyen qui s'approche de ma parcelle d'Etat, de ma parcelle d'autorité, doit sentir la rugosité de l'Etat. J'ai un uniforme, donc je dois être craint. Que m'importe d'être mal aimé. Je veux être craint. A nos amis anglais ou italiens qui sont effarés de voir le peu de considération que nous avons pour notre police, je réponds que nous sommes encore en régime monarchique ici. Sauf que nous, le peuple révolutionnaire, avons remplacé les gabelous par des sergents peints en bleu, et les marquis par des énarques de couleur grise.

Voilà les propos acides que nous proférons en ramant avec rage pour nous dégager du domaine de compétence du jeune sergent zélé. Il nous aura quand même gâché la journée.

En avant pour l'exploit qui nous lavera de notre humiliation!

DEPART

Cette fois pour de bon: la remontée de la Seine.
9h30 Arrêt à Chinatown.

Jean Marc a travaillé en Chine, et connaît l'endroit. Visite amusée de l'architecture kitch de ce monument de goût douteux. Au bar Jean Marc prend un thé (pas bon), et moi un café. Le magasin n'est pas passionnant. Pas un chat.

La Seine coule vite, même en amont de son confluent avec la Marne. Nous ne ferons guère plus de 25km par jour.

11h La première écluse, celle du Port à L'Anglais. Premières armes avec la radio. Il a fallu comprendre pourquoi nous n'entendons pas la réponse de l'éclusier. C'est que le poste VHF a basculé, dieu sait comment en norme USA, et qu'il faut revenir à la norme INT (internationale). Cela n'est pas écrit dans les instructions. Grâce à l'éclusier ce sera corrigé. Un yacht entre en même temps que nous. Le capitaine rigole: il appelle l'écluse sur son téléphone portable, et n'a pas de VHF. Les autres yachts que nous croisons n'ont pas de VHF non plus.

Déjeuner sur le quai d'une banlieue bourgeoise.

17h Ecluse d'Ablon. Jean Marc fatigue. Nous avons fait environ 25km (contre le courant).. Vers Draveil nous repérons l'entrée d'une sablière. Nous sommes dans un parc, à 20m d'un menhir. On entend un peu trop les avions d'Orly et des trains, mais l'endroit est à l'abri, et assez beau. Je dormirai dans le bateau et Jean Marc sous sa tente.

Enfin, j'essayerai de dormir. La vérité est que j'ai très mal dormi au début, la dureté du sol me faisant souffrir aux épaules. De manière surprenante, cela n'entame pas ma forme au réveil.

Première conclusion: tout marche! Le taud imaginé pour le bateau est pratique et hermétique, les caissons faciles à manipuler, le réchaud nous fait la cuisine. Tout marche.

Seule critique: le bateau est difficile à diriger avec le poids des bagages concentré sur l'avant. Nous mettrons un moment avant de trouver le bon  équilibrage. Il faudra mettre entre les deux rameurs les poids les plus importants (en l'occurrence le caisson de nourriture et la glacière).



Vendredi 20
Réveil à 7h.
Départ sous une petite pluie fine qui laissera la place au beau temps.
D'abord un paysage urbain triste, usines, hangars, pavillons disparates. Odeurs de chimie.
Arrêt buffet à Chatillon sous Bagneux. Je pars chercher une épicerie: il faut marcher jusqu'au carrefour de la nationale 7. Là l'horreur. Un garage avec laverie l'Eléphant, une grande surface d'équipement de la maison, une superette, et j'en oublie. Nous refaisons les fournitures, dont 6 litres d'eau (c'est notre moyenne journalière) et fuyons. Etrange que cette ville banale, nom anodin sur une carte de banlieue, ne se recentre pas sur son bord de fleuve, somme toute assez charmant, mais soit concentré sur ce carrefour pouilleux, bruyant, périlleux, clinquant…

Puis des arbres de plus en plus nombreux.

Déjeuner près de Corbeil sur un quai sympa. Nous ouvrons une bonne bouteille que JM a apporté. Ça y est, nous sommes en vacances.

Nous ramons à présent sur une Seine beaucoup moins industrieuse. Presque plus de péniches. Nous partageons la rivière avec quelques skieurs nautiques, et quelques rares plaisanciers. Seul le bruit incessant des trains nous rappelle que nous sommes pas loin de la capitale. Nous les apercevons de temps à autre et sommes amusés de reconnaître des trains de banlieue. Deux heures encore de travail, et nous choisissons de nous arrêter à Seine Port. Nous explorons ce qui pourrait être l'entrée d'une sablière, mais qui se révèle être le canal qui dessert une étrange propriété déserte qui a dû connaître de meilleurs jours. De beaux arbres, d'anciennes pelouses devenues prairies, et un vague centre de conférences… Nous y serons en paix pour notre deuxième nuit. Ce soir cassoulet.

Samedi 21 juillet
Nos départs sont laborieux. J'ai encore très peu dormi, mais fait des rêves pleins d'impressions très précises, tactiles, auditives, visuelles. Il nous faut bien 1h30 pour boucler l'opération. D'abord il s'agit de bien se nourrir: grosses tranches de pain (complet) pour avoir des sucres lents, et aussi beaucoup de liquide. Je fonctionne au Ricoré, JM au thé. Aujourd'hui pddm silencieux, voir pâteux.

8h30 départ sous de la bruine. Des pécheurs cependant nous confirment que la météo est optimiste. Le temps en effet ne tardera pas à se lever.

Nous sommes maintenant dans un paysage de forêt et de belles maisons. Deux somptueux châteaux dorment de tous leurs volets clos, mais les pelouses semblent entretenues. Ailleurs d'étonnantes gentilhommières à toits pointus et à poutres apparentes rappellent les luxueuses folies de Deauville. Quelques majestueux boulingrins arrivent jusqu'au bord de l'eau. La région a dû avoir son heure de gloire, peut être du temps du deuxième empire. Ailleurs nous nous amusons de tout le dégradé qui va des fastes faciles des nouveaux riches aux maisons secondaires pré-construites plus modestes. Tout cela est navrant pour mon ami architecte qui cherche en vain dans les constructions les plus récentes la moindre trace d'art de construire. Si peut être, ici ou là, une ou deux maisons en bois situées en hauteur
 
Conversation sur l'architecture.

Pourquoi ces constructions (auxquelles nous nous amusons à attribuer des nains de jardin d'or, d'argent, de bronze), sont-elles d'une si navrante banalité, alors que même les folies dégoulinantes de ce que nous décrivons comme l'époque Deauville, gardent, elles, un charme certain?

Peut être ces gens s'appropriaient-ils le site de leur maison, s'y investissaient-ils. Peut être avaient-ils l'orgueil de leur époque et de leur créativité. Peut être aussi respectaient-ils leurs architectes.

Je décris à JM ce que je ferais si j'en avais les moyens:. Ayant choisi un endroit en fonction de ce que je veux faire de ma future maison, j'écrirai un long opuscule sur la manière dont je verrai cette maison vivre, je décrirais ma vie dans la maison, les gens de ma famille ou de mes amis qui partageraient occasionnellement mon toit. J'y ajouterais en annexe une description de moi même, de mes passions, de la raison de mon choix de la région, du lieu.

Ayant choisi un architecte sur son travail passé, et une longue conversation avec lui, je lui définirais les limites de mon budget, et mon objectif, j'insisterais pour qu'il visite longuement avec moi la région, et…
Je le laisserais travailler.
Je réaliserais en tous cas ce qu'il me propose sans adultérer le projet par des discussions incessantes et des compromissions.
Commentaire de JM: tu serais le client idéal!

Voilà à quoi rêvaient deux rameurs sur la Seine un matin.
 Ramons encore


Halte déjeuner à Melun. Sympathique arrêt dans un bras mort. Nous remontons les rues en pente, trouvons une terrasse ensoleillée et nous offrons une ventrée de salade.

Visite de la charmante église gothique et trapézoïdale de St Aspais, dont les vitraux modernes valent une mention.

Ensuite longue trotte, jusqu'à 19 heures. Nous élisons domicile sur le début de la pelouse municipale de Samois

Dîner et vacation radio (nous avons décidé d'une vacation à 8h du matin, et à 20h).

Canards, grenouilles et… trains.

Dimanche 22

Samois Pelouse municipale

Pas un coq au réveil, mais un canard disgracieux. Le jour filtre à peine à travers les parois du taud. Quand le canard se tait le silence est  merveilleux. J'ouvre ma tente pour admirer un somptueux paysage. La rivière fume, on ne voit qu'une belle courbe verdoyante. Pas une construction.

A 8h Armel Le Bohec appelle: si nous déjeunions ensemble? Excellent idée. Je suggère Moret sur Loing.

Préparatifs silencieux autour d'un petit déjeuner.

Nous passons sans les voir par des villes qui n'ont pas l'ombre d'une façade sur la rivière. Ainsi, si nous passons tout près de Fontainebleau, rien ne le laisse deviner. Quelques exceptions, comme les villages de Samois et de Thomery. Thomery où s'est marié mon fils Frédéric en 1995. La réception se tenait sur l'autre rive, à Samoreau (invisible de la rivière) et j'y avais conduit les mariés accompagnés des enfants d'honneur sur ma gondole. Voici justement le quai et la belle église gothique.

Par contre, les maisons se succèdent, qui vont du beau au ringard en passant par le tape à l'œil ou le rigolo. Nous admirons aussi des Clubs nautiques somptueux, qui semblent tous avoir des flottes d'un quillard d'une série qui doit être très active.   
 

Les Canaux : canal du Loing, canal de Briare

13h Nous arrivons sur le Loing. Visite rapide de St Mamès, ou il y a marché. Nous aurons pour dessert des cerises et des abricots.

14h Armel nous attend à Moret. Nous attachons le bateau sur un quai, et cherchons une table. Difficile, car tout est pris d'assaut en ce beau dimanche d"été. Nous rivalisons avec Jean Marc d'anecdotes sur nos premiers jours de croisière.

Première écluse sur le Loing. «Vos papiers, votre autorisation!» Ça passe. Nous sommes un peu surpris par cet accueil prudent, mais comprenons bientôt pourquoi le fonctionnaire des VNF angoisse: C'est qu'il nous prenait pour l'avant garde d'un groupe de 20(!) bateaux à rame étrangers qui n'ont pas les bonnes autorisations. Un bateau anglais serait déjà passé avec une vignette payante au lieu de l'autorisation sacro-sainte.

5 écluses plus tard il est trop tard pour nous empêcher, nous, d'aller jusqu'au bout.

Nous avons changé de guide des canaux: nous sommes à présent sur le Guide du Centre. Ainsi nous savons que pour la nuit nous nous arrêtons vers le PK 36 (point kilométrique). Nous trouvons un tronc creux dans lequel nous ferons du feu.

L'endroit serait idéal, mais en cherchant à m'isoler dans le bois, je glisse sur le talus, tombe sur un tronc et me blesse le dos. La barbe! Je ne veux pas être arrêté par un bobo qui s'infecte! Pas de bain dans le canal pour moi ce soir.

Nuit paisible tout de même sans bruit de train!



Lundi 23
Premiers coups d'aviron  à 8h dans le calme le plus absolu. Zut, j'ai mal au dos.

Nous longeons un quai à Nemours, près d'où le canal passe. Une voiture marquée du sigle des VNF nous rattrape et le conducteur nous hèle. Il nous demande les papiers (que nous avons montré hier déjà). Que se passe-t-il? Ce sont nos anglais. Ils nous précèdent. Faisons nous partie du même groupe? Non. C'est que… Oui je sais ils n'ont pas la bonne autorisation. Ce manque de respect pour les décrets de l'Administration sidère notre excellent fonctionnaire. Je lui dis qu'à mon avis les 30 plaisanciers sont des gens très fiables, qu'il ne risque rien à les laisser passer et que cela ferait vraiment très mauvaise figure de les expulser alors que l'on fait tant d'efforts pour encourager le tourisme sur ce canal.

En tous cas avons nous des gilets? Oui. (Ah ça ne va recommencer!)

Et puis il faut quitter le bateau dans les écluses.

Bien monsieur. Comme ça si une vanne cassait (combien de fois est-ce donc arrivé?)…

Un peu plus loin nous rattrapons une yolette splendide en bois verni où rame un monsieur d'âge mûr au sourire charmant et typicaly british, et sa lady assise dans un fauteuil de barreur cannelé. Serait-ce… Nos anglais! Ce sont eux les redoutables envahisseurs. Ils ont dû opposer à toutes les tentatives de leur faire exhiber des papiers le regard désarmant de ceux qui sont assurés que l'on comprend la langue internationale qu'ils pimentent d'un accent d'Oxford parfait.

John et Sally ont construit eux mêmes ce Thames Skiff à banc fixe. C'est un bijou. Ils disposent même d'un mat et d'une voile, et c'est ce qui leur a permis d'obtenir la fameuse vignette. Un peu plus loin ils seront rejoints par deux autres bateaux identiques tractés sur des remorques rutilantes. Je rougis de l'état des vernis de notre Sandalo.

Nous naviguons un peu plus vite qu'eux. Nous ferons plusieurs écluses ensemble, et avons le temps de bavarder. Ils connaissent très bien notre ami Richard Norton, qui lui aussi possède une gondole., et que nous retrouverons sur l'Erdre cet été même! Nous appelons notre ami à la première halte.

Nous découvrons le canal du Loing, écluse après écluse. C'est beau, mais monotone. Le canal ne traverse pas de ville, du moins les villes côtoyées ne sont-elles pas tournées vers le canal. Ainsi la carte nous dit que nous traversons Dordives: pas une maison! Je parie que c'est encore une absurdité administrative, une zone de reculement de 200m ou plus? Même un joli petit château que nous apercevons n'a pas accès au canal. Et comment faisaient donc les nautoniers d'autrefois pour se ravitailler?

Temps maussade, mais qui nous habitue en douceur au soleil.

Arrêt avant Cépoy au PK5. J'ai eu mal au dos toute la journée, et je décide d'aller me soigner à Montargis. Ça représente près de 7km de marche, mais ce serait trop bête d'être handicapé maintenant. Il y a de la place dans un IBIS bien tenu. Bain et soins avec une glace pour voir les dégâts. J'ai plusieurs lacérations dont une mal placée à la ceinture.

De plus je n'ai pas vraiment dormi les soirs précédents. C'est qu'on ne se défait pas si facilement de nos habitudes bourgeoises!. Je dors comme un bébé. Cela suffira a remettre la mécanique du sommeil en route. J'ai un  peu mauvaise conscience de laisser Jean Marc seul, mais pouvions nous abandonner le bateau? En fait nous aurions dû pousser l'étape jusqu'à Montargis.

Mardi 24

Une heure de marche dans la rosée matinale le long du canal pour rejoindre Jean Marc et le bateau.

Nous avons tous deux besoin d'une halte. Nous ramons jusqu'à Montargis, et décidons de faire plusieurs choses importantes: Refaire nos provisions, laver ce qui doit l'être (et tant nos chemises que nos frocs sont carrément sales) et nous accorder une pause restaurant avec force salades au menu. Et puis n'importe comment ce serait bête de ne pas visiter Montargis, qui est tout à fait charmant.. Mes bobos auront dit bravo à cette halte, et si je me tiens bien droit sur la chaise au restaurant, j'ai bon espoir d'un début de cicatrisation.

Petite étape jusqu'à Montcresson. Nous trouvons un très beau bord de canal pour la nuit.

Le lendemain, le gardien de l'écluse près de laquelle nous sommes arrêtés nous explique que depuis qu'ils ont automatisé les écluses, il lui en échoit 6, et qu'il lui faut sans arrêt faire la navette à toute blinde d'un bout à l'autre de son domaine. Ainsi les charmantes cahutes qui affichent le nom d'une écluse ne sont-elles plus ces havres de paix qu'elles ont dû être pour une profession protégée, vivant tranquillement, entre la manivelle et le carré de légumes, et toujours disponible à un bavardage avec les nautoniers nomades.

Aujourd'hui on leur impose de surveiller six écluses! Six mécanismes pas très au point qui font des caprices. Et de répondre à des plaisanciers souvent totalement néophytes, et qui parlent toutes les langues européennes, et quelques autres encore (nous avons parlé à des touristes Israéliens).

Quand on arrive à une écluse, il faut s'en approcher jusqu'à déclencher un capteur lumineux. Nous découvrirons pour cet usage une deuxième utilité au cale pied avant. On sait que ça marche quand le feu rouge se met à clignoter. Puis l'écluse se vide à gros bouillons. La porte aval ouvre, et l'on pénètre dans l'écluse. Un des équipiers monte avec une aussière (les deux pour tenir notre promesse). Ensuite une fois à l'intérieur il faut soulever une tige qui déclenche d'abord la fermeture de la porte aval, et le reste de la manœuvre. Si tout va bien, une ventelle laisse l'eau entrer par la porte amont, et ça bouillonne quelque peu dans l'écluse jusqu'à ce que l'eau soit montée. La vérité est que ce serait bien utile à ce moment là si l'autre équipier était resté à bord, et retenait le bateau contre l'échelle pour éviter au bateau de dériver.

Maintenant le système peut foirer, et le fait même avec un malin plaisir. Par exemple si pour déclencher le système l'on passe plusieurs fois le cale pied, ou un chapeau, ou la pelle de l'aviron devant le rayon lumineux. Ou si dans l'écluse on s'avisait de tirer plusieurs fois sur la tige de l'automatisme. Nous sommes même arrivés à mette en tilt le système sur plusieurs écluses.


 Les bateaux de rivière

Il est temps de dire un mot des bateaux que nous croisons:

Depuis que nous avons quitté la Seine, plus un seul professionnel. Nous avons vu un quai de chargement à Nemours, et puis à un moment nous sommes passés devant une espèce de port, qui dessert un quai sous un de ces immenses silos de coopérative. Il y avait bien une péniche là, mais en ce lundi, on ne chargeait pas. On m'a expliqué pourquoi, mais je n'ai pas compris. Et puis cette année, avec toute la pluie, les moissons doivent être retardées. C'est sûrement triste, car les canaux devraient vivre du trafic commercial. C'est un transport sûr, peu coûteux, non polluant. Le réseau français de canaux est remarquablement développé… Alors? Alors c'est un transport lent.

Voilà pourquoi les seuls bateaux rencontrés sont des plaisanciers. Un nombre important de bateaux hollandais, quelques anglais, un très beau yacht allemand, et même des français, essentiellement dans des pénichettes de location, mais aussi des habitués comme Daniel et Liliane sur leur très sympathique yachts de rivière. Et puis de gigantesques péniches de 38m * transformées en palaces flottants et (du moins pour les trois que nous avons croisées) louées par des américains, avec équipage professionnel, piscine, parasol pour l'apéro, et tout. Comme quoi il y a des américains pas pressés, et qui voyagent intelligemment.

Conduire une pénichette est d'une facilité enfantine, et les loueurs ne demandent aucun diplôme. Amusant cependant de voir certains équipages totalement néophytes. Incapables par exemple de faire un nœud. Alors gare dans les écluses! Nous tâchions de les repérer et de nous mettre bien à l'écart quand nous devions partager une écluse avec eux.

En tout, on nous a cité le chiffre de 20 à 30 bateaux par jour pendant la saison, ce qui n'est pas énorme. On devrait cependant tout faire pour encourager ce moyen de visiter la France. Le fait-on? Par exemple, nous avons trouvé difficile sur le parcours en question de faire laver du linge ou de prendre une douche.




 

Le canal de Briare


Mercredi 25

Nous trouvons tout de suite que le canal de Briare est bien plus plaisant et accueillant que celui du Loing. Nous traversons de beaux villages, la vue est souvent ouverte sur la campagne. L'accueil aux écluses est souriant: plus de ces "vos papiers" qui vexent inutilement.

Arrêt midi à Montbouy. Il y a un camping, et qui dit camping dit douche. Douche bienfaisante, donc, puis déjeuner dans un restaurant charmant (pour 65F!), suivi par une sieste sous les platanes.

Mention spéciale pour l'éclusière: 18 ans, et 1m80 de blondeur athlétique et souriante. Ah l'éclusière de Montbouy!

Elle me ferait presque oublier de mentionner la ravissante église gothique.

Quelques écluses plus tard, nous arrivons à Rogny les Sept Ecluses. Bien joli village bâti au pied de ce monument construit sous Henry IV: sept écluses à la suite les unes des autres. Le canal fait un détour à présent, mais le site est intacte, et tenu comme un jardin. Daniel et Liliane nous y ont précédés. Nous préférons nous dégager un peu du village, et établissons notre camp après deux écluses. Nous  revenons, sapés correctement pour prendre un pot avec nos amis. Au moment où nous arrivons trois montgolfières s'élèvent dans le léger chuintement de leurs chalumeaux. C'est une attraction pour nos visiteurs américains, dont décidément les hôtes font bien les choses.

Nous éclusons plus modestement avec Daniel et Liliane un pastis bien français, tout en nous racontant nos vies nautiques.

Jeudi 26

Nous serons à Briare aujourd'hui? Où est Valérie qui doit nous y retrouver? Pas de signal pour nos téléphones mobiles. Interruption forcée de 12h à 13h pour cause de pause méridienne du personnel VNF. Nous arrivons à Briare vers 14h30.
Ça y est: Valérie est sur mon portable. Nous convenons de nous retrouver au "port de commerce", tout près du Pont Canal. Il y a là un hôtel restaurant du même nom. Ils ont une chambre pour nous, mais plus de cuisinier pour nous nourrir.
Transvasement de colis entre le bateau et la voiture de Valérie que Jean Marc reconduira jusqu'à Paris. Dernier tour avec Jean Marc pour passer avec lui l'admirable pont sous lequel coule la Loire.
Adieux.
Je cache le bateau sous un ancien pont tournant à côté de l'hôtel, et vais me manifester aux VNF pour m'assurer que l'on nous ouvrira demain le canal latéral, peu fréquenté, et qui nous permettra d'accéder à la Loire. Les personnes que je rencontre me rassurent, et me rassurent aussi sur le parcours du fleuve jusqu'à Giens. Tout s'annonce bien.
J'éprouve un sentiment de bonheur à ce que tout se déroule comme prévu. Nous avons bien mis une semaine pour arriver jusqu'ici, sans nous faire mal (grâce à la sagesse de Jean Marc), nous avons emporté le matériel qu'il fallait, sans rien de trop, et tout fonctionne. Nous trouvons comme prévu le ravitaillement nécessaire, et ne nous sommes pas engueulés. Même la météo nous épargne. TVB. Moral au beau fixe.
Valérie et moi allons marcher le long du fleuve, rentrons visiter Briare, puis dîner à l'hôtel. Dodo heureux comme un pape à Rome.

La Loire sauvage

Vendredi 27

L'orage a grondé hier soir, mais le bateau était parfaitement protégé.
Premiers coups de rame avec le nouvel équipage. Je me sis qu'il faudra ménager Valérie. Je me sens dans une forme olympique, mais elle commence. De plus elle avait mal au dos récemment. Je me dis encore qu'il ne s'agit pas d'établir un temps de record, mais d'arriver à Nantes et de passer du bon temps.
Premiers coups de rame somptueux d'ailleurs, puisqu'il s'agit de passer la Loire sur un pont!
Un mot d'explication: l'écluse qui permettait d'accéder au fleuve à Briare a été condamnée. Il nous faudra donc remonter le canal latéral jusqu'à Châtillon, puis emprunter un petit canal et deux écluses avant d'arriver à l'écluse de Mantelot qui nous ouvre la voie vers l'aventure.
Le canal latéral es tout calme et champêtre. Un berger très écolo, barbu, bâton sur l'épaule et très beau chien berger des Flandres, brebis noires et brunes, nous dit qu'il ne voit pas souvent de rameurs sur le canal.
A la halte de Châtillon, nous retrouvons Daniel et Liliane. Salutation, photos. Ils ont prévenu un journaliste de notre passage!
Après dix bons kilomètres du latéral, nous trouvons finalement notre écluse, vers le latéral du latéral. L'éclusier (légèrement désapprobateur devant un bateau à rames) nous prévient qu'il y a de l'herbe. Et comment! Il ne doit passer beaucoup de bateaux à hélice par ici!
Sur le chemin de halage nous trouvons bel et bien la presse en la personne excellente d'un journaliste de La République correspondant de FR3. A la prochaine écluse interview en bonne et due forme sous la caméra. «Qui êtes vous, d'où venez vous, où allez vous».

Nous arrivons bientôt à la superbe écluse de Mantelot. Un magnifique bassin rectangulaire bordé de platanes centenaires. Au bout du bassin une flottille de gabarres. Ce sont le premières pour nous. Nous allons admirer.

Un grand barbu s'approche et se présente: «Gérard Cusson. Je dirige un camping à Giens. Venez me voir et je vous présenterai des gens qui vous aideront dans votre périple sur le fleuve».

Nous enregistrons, mais sommes trop excités par ce qui se passe: L'écluse s'entre-ouvre, s'ouvre, s'ouvre toute grande sur… sur le spectacle grandiose de…

La Loire!!!

Nous y sommes! Nous sommes sur la Loire!

Plus de murs parallèles d'un canal, plus de clôture d'arbres bien émondés: nous sommes dans le somptueux paysage sauvage de la Loire, libre dans son lit. Libre et puissante, et capricieuse, et rebelle et qui fait un peu peur. Patrimoine de l'humanité depuis peu.

Espace, silence, vitesse! Nous faisons nos premiers coups de rame dans une exaltation euphorique.

Halte pour déjeuner à Briare, et faire quelques achats.

Nous sommes à Giens en peu de temps. Le camping est facile à trouver car du côté gauche un endroit de la berge est couvert de tentes. Sur la plage, des vacanciers retirent leurs kayaks de l'eau. Nous tirons notre bateau au sec et nous dirigeons vers la réception. Moment d'appréhension. Allons nous faire demi-tour? C'est que Nous progressons entre des tentes (ultra-modernes si on les compare à la nôtre). Les campeurs ont beau être espacés, et l'endroit calme, j'ai perdu l'habitude de la foule. Moment de panique: allons nous devoir passer la nuit ici? Où est la berge sauvage la plus proche?

C'est la fin de la journée et l'activité à la réception est intense. Gérard Cusson nous reçoit. Il confie aussitôt son très actif bureau à une collaboratrice pour appeler Robert Faissy (dit le bourru), et Guy Mourau. Nous sommes presque gênés de déranger des inconnus. Les deux laissent ce qu'il font et arrivent aussitôt. C'est le début d'un rêve.

Tels Ulysse en son odyssée ou Thésée ou Jason, les antiques voyageurs, sans ces guides envoyés par les dieux du fleuve, nous ne serions jamais passés! Si nous avions écouté notre snobisme qui nous fait préférer le bivouac solitaire aux campings, nous manquions ce qui sera le premier maillon d'un réseau de bienveillante sollicitude qui nous permettra d'accomplir notre périple. Mais Gérard personnifie le bienveillant génie de la Loire, Robert et Guy les guides initiatiques. Guy a une passion d'historien pour le pays de Loire: il en connaît chaque pierre, et chaque personnage. Robert, lui, se passionne pour les bateaux traditionnels, et organise de grandes randonnées. Bientôt ils nous racontent de mémorables virées sur ces grands navires de bois massif. Autour d'une bouteille de vin d'ici, ils nous détaillent surtout les difficultés et les traquenards du fleuve. Où nous jetions nous, pauvres innocents! Nous sommes impressionnés, et reconnaissants. Presque chaque pont présente un passage difficile. Nos amis nous disent pont par pont sous quelle arche passer.: Je couvre deux pages de mon carnet de bord de noms de lieu et de croquis.

Une phrase me laisse dubitatif: Robert me dit de prendre garde aux chutes. Lui même s'est cassé le poignet lorsque son bateau s'est brusquement arrêté en passant sur un haut fond. J'ai un regard de commisération: Robert doit commencer à vieillir… Je me souviendrai de cet avertissement dans pas longtemps.

De plus ils nous donnent également le nom et le téléphone de celui qui nous détaillera la suite du fleuve, Alain Lacroix à Tours. Nous devinons l'existence d'une confrérie de passionnés de la Loire. A la fin du périple, nous en aurons contacté quelques uns, et aurons des choses à leur raconter. Pour le moment nous notons religieusement leurs paroles et nous sentons très humbles devant ceux qui ont le savoir, et très honorés de leur attention.

La première difficulté est le barrage de la centrale de Dampierre. Ils nous y donnent rendez vous, non sans un dernier commentaire:

«Vous ne seriez pas un peu fous?»

Comme nous confirmons sans hésiter ce diagnostique, nous nous séparons sur un éclat de rire général.

Ensuite nous avons juste le temps de nous trouver un bivouac sur la première île en aval, et un bel orage éclate. Il pleut: première satisfaction, la tente est imperméable. Mais le vent s'est levé, et semble vouloir la soulever de mon côté: je me presse de tout mon poids (100kg) contre le bord, et ça semble suffire. Début de nuit à nous préparer au pire, quand le vent aura raison de notre frêle abri. Mais le pire ne se produit pas. Deuxième satisfaction: notre établissement résiste au vent. En tous cas c'est une inauguration tonitruante du bivouac pour Valérie.


Samedi 28

Lever de bonne heure, 6h30, mais nous ne parvenons pas à raccourcir nos départs: il nous faut 1h30, entre le petit déjeuner, le démontage du bivouac, un minimum de toilette. Nous sommes sur l'eau à 8h, mais nous aurons 5mn de retard à Dampierre. Robert et Guy sont là, sous les redoutables tours de refroidissement qui crachent des nuages blancs. Mais ce ne sont pas les cheminées que nous redoutons: c'est le barrage. Robert nous indique la glissière à bateaux. Il faudra descendre, et retenir le bateau avec une corde pour qu'il passe la rampe sans dommage, parce qu'il n'y a pas assez d'eau pour le faire flotter. La descente se fait sans problème.

Robert pris d'une inspiration, va nous chercher dans le coffre de sa voiture un rondin de bois, dont il nous dit qu'il nous sera indispensable pour passer la prochaine grosse épreuve: la rampe du barrage de St Laurent des Eaux. Bénis soient nos guides tombés du ciel! Dans les légendes antiques un premier magicien vous donnait souvent un bâton dont on ne pouvait deviner l'usage et qui se révélait indispensable pour échapper au prochain dragon. Merci, notre bon magicien!

En attendant, nous faisons connaissance avec les caprices de la Loire: Le courant est assez rapide sur toute sa largeur, mais je ne tarde pas à comprendre que par endroit il est  galope plus vite, sans doute dans le chenal principal. Le jeu consistera à choisir en permanence la meilleure trajectoire, ce qui oblige à certains méandres. Ailleurs, quand le fleuve dessine des îles, il faudra deviner lequel est le bras le plus vif. Il n'y a pas de droit à l'erreur, car certains bras sont presque à sec alors que d'autres prennent l'essentiel du courant. Alors en abordant un île, il faut bien observer l'eau, et aller là où le courant porte.

Et puis de temps à autre un banc de sable et de silex barre tout le cours de l'eau. Sur le premier banc j'ai mis les pieds dans l'eau pour aider le bateau à passer. Ensuite j'ai compris que le fleuve creuse toujours un passage préférentiel dans lequel il forme un rapide.

Tiens où donc passer sur le banc qui se présentei? Ah! Regarde: le passage est complètement à droite! Force rames! Quand nous arrivons au rapide, nous nous rendons compte qu'il dessine un coude et passe en plein sous un arbuste… Trop tard! Une dernier coup de rame, et je crie: "A plat ventre!" Le bateau fonce dans l'arbre que nous traversons dans un grand fracas de branches cassées. Nous en sortons indemnes en riant comme des enfants.

Il y aura d'autres passages comme celui-là où nous ferons l'expérience de vigoureuses poussées l'adrénaline.

La journée se termine plus paisiblement par une visite de l'abbaye de St Benoît. Nous tirons le bateau sur la berge, et partons à pied faire les quelques vingt minutes de marche à travers les champs de blé qui nous séparent des  tours et des voûtes romanes. Sur ce chemin presque rien n'a dû changer depuis le 10ème siècle. Nous nous engageons avec respect sous le portique. J'avance la main pour ouvrir la porte… qui s'ouvre toute seule sur les visages stupéfaits de John et Sally. Ils ont faussé compagnie à leurs amis pour cette visite. Il nous attendent à l'auberge pour un thé, et nous raconteront leur croisière.



Dimanche 29 Juillet

Réveil paresseux, mais nous sommes dimanche, non? Il y a une messe à 9h30 à St Benoît. Nous nous sapons et laissons le matériel sur l'île sous la garde des anges. Nous traversons à la rame et marchons de nouveau à travers champs vers la basilique. Messe paroissiale, au cours de laquelle je ne peux réprimer un fou rire en trouvant dans le polycopié une coquille bien de circonstance: «Gloire à toi, Loire à toi!»

Ensuite courses au village et petit déjeuner sur la placette plantée de platanes comme il se doit.
 
Au moment de reprendre notre bateau, un gentil pécheur approche et engage la conversation. Il nous avait repérés à l'église, et en nous voyant apprêter notre sandalo a reconnu un bateau vénitien. Il renonce à pêcher aujourd'hui car les pluies violents ont colorié l'eau de rouge, et cela ne lui dit rien de bon.

«Vous avez aimé St Benoît? Mais avez vous vu Germigny? Non? Alors je vous y amène!».

Il sort sa voiture et nous fait visiter la fabuleuse petite église romane (carolingienne!) à côté de laquelle nous serions passés sans sa gentillesse. Ensuite de quoi nous sommes invités à prendre l'apéro dans sa jolie maison sur la digue. Fernand et son épouse vont régulièrement à Venise avec leurs petits enfants, ce qui explique qu'il ait reconnu notre bateau. Ils ne savent pas combien ces rencontres savoureuses nous font plaisir.

Nous repassons en tenue sportive, et nous remettons en  route: cap sur Chateauneuf..

Il valait mieux être en short d'ailleurs, car en passant un rapide, je n'ai pas complètement redressé le bateau et il heurte en pleine vitesse un caillou qui le redresse brutalement. Je ne m'y attendais pas, et plouf! Me voilà à l'eau, moi, mon aviron, mon chapeau, mes lunettes polaroid! Je rattrape ce que je peux et course le bateau et Valérie qui se marre, et sans perdre son sang froid me photographie avant de jeter le grappin. Robert "le bourru" nous avait bien dit:«gare aux chutes». Je ne l'avais pas pris au sérieux; Mon respect pour cet excellent nautonnier s'en trouve accru.

D'ailleurs voici approcher une des difficultés signalées par Robert: Jargeau. La rivière se précipite entre les piles d'un pont, et la plupart sont encombrées de cailloux.  Entre la deuxième et la troisième pile à partir de droite, et à 10 de la pile. Ça passe! J'ai eu un peu chaud par ce que nous avions abordé le rapide sans prendre de vitesse et que le bateau a commencé à se mettre en travers. Conclusion: Il ne faut pas hésiter à se lancer!

Bivouac tranquille sur une île sablonneuse en face d'une réserve pour les Sternes. Ces élégants voiliers aériens sont paraît-il une espèce menacée. Ils nichent ici par centaines avant de repartir vers l'Atlantique.





Lundi 30 Juillet

Traversée d'Orléans.
A l'entrée de la ville un vaste massif maçonné indique l'endroit où l'ancien canal de Montargis à Orléans débouchait. Quelle dommage: pratiquement c'est la voie entre Paris et Nantes qui est abandonnée.

Nous connaissons un peu Orléans, mais comme, vue d'ici, elle est différente! Surprenant comme cette ville, et tant d'autres aussi, font peu de cas de leur fleuve. Une terrasse en pente douce laisse voir de belles vielles façades derrière une haie de platanes. Qu'ont ils fait de ce point de vue privilégié? Un parking!

Il me faut pointer à l'ANPE: le bureau d'Orléans fera-t-il l'affaire… Deux heures perdues: la réponse est non. Autre déception: il n'y a plus de quincaillerie dans le centre ville, apparemment. Il nous faut un marteau, que nous ne trouverons ni ici ni plus loin non plus. Curieux. L'effet des grandes surfaces, probablement.

Tant pis, nous nous serons promenés en ville, nous aurons déambulé dans ses rues charmantes,  aurons visité son étonnante cathédrale gothique à la belle façade renaissance. Nous aurons même déjeuné en face d'elle à la terrasse d'une brasserie.

Menu simple: une délicieuse salade, mais quand on vit à la spartiate, tout a tellement de goût!

Nous revenons un peu inquiets au sandalo, mouillé contre une jetée. Mais tout est bien. Nous aurons eu beaucoup de chance durant tout le voyage: pas de visites de voleurs, ni de vandales. Ce ne sera pas l'expérience des amis anglais que nous verrons sur l'Erdre dans quelques semaines, et dont le bateau sera cambriolé sur le canal de Bretagne.
 
Départ sous un soleil de plomb.

Prochaine embûche: Meung, que Robert et Guy nous avaient annoncée. Un ancien pont (jadis emprunté par Jeanne d'Arc) est tombé, et ses piles forment autant de tas de pierres dangereuses.. D'après nos notes on passe, mais juste entre la deuxième et la troisième, en comptant de la droite.  Nous mettons pied à terre pour nous en assurer. Un kayakiste est en train de charger ses bateaux sur une remorque. Il nous le confirme, et restera sur le bord pour nous voir passer. Il nous regarde approcher avec curiosité, car même en kayak le passage a la réputation d'être aventureux. Petite montée d'adrénaline quand nous nous lançons dans le courant, car l'accélération est impressionnante. Le bateau attaque la série de vagues qui terminent le rapide, et les chevauche sans problème. On nous applaudit. Depuis la digue on n'a pas dû voir l'expression de nos visages.

Nous attachons le bateau derrière un rideau de roseaux, et nous installons sur un banc avec le guide du routard, car nous aurions bien passé une nuit à l'hôtel. Y aurait-il de la place pour nous? Non, mais une chambre d'hôte est disponible. Première bonne nouvelle.

La deuxième bonne nouvelle est que Constance, notre fille de 20 ans appelle d'Inde, où tout va bien. Elle nous joindra ainsi de temps en temps, et chacun parle du bonheur de son aventure. Belle invention que le téléphone portable.

Nous dînons avant d'aller nous coucher, et cela nous fait du bien. Dans l'auberge qui nous accueille d'Artagnan aurait séjourné. Ce soir il n'y a pas de mousquetaire, mais à la table d'à côté un groupe de hollandais cyclistes se restaure dans la bonne humeur. Etonnant le nombre de touristes néerlandais ici! Trouvent-ils quelqu'un qui parle leur langue?

Chambre d'hôte parfaite, et hôtes accueillants. Tiens revoilà les trains, invisibles, mais bruyants, mais peu nombreux heureusement. Avant notre prochain voyage, il faudra regarder la carte pour repérer les endroits de la ligne Paris-Nantes près desquels nous avons séjourné.


Mardi 31 Juillet

Autre réveil paresseux à cause des trains. Petit déjeuner civilisé, puis visite du château, et de l'église.

En partant de Meung nous passons sous un pont. Un groupe de piétons nous fait des saluts enthousiastes: ce sont nos hollandais d'hier soir. Nous apercevons leurs vélos à côté d'eux. C'est agréable de penser qu'ils saluent la performance de quelques locaux, sportifs eux aussi.

Première halte à Beaugency, dont le carillon chante pour nous la cantine célèbre:
«Orléans, Beaugency, Notre Dame de Cléry
Vendôme, Vendôme
Que restera-t-il à notre Dauphin si gentil
Vendôme, Vendôme»

Robert et Guy nous ont averti de la difficulté au passage du pont, mais nous commençons a avoir du métier.

Ensuite nous nous autorisons une promenade en ville, et une glace.

Déjeuner 5mn plus bas sur une île idyllique.

Maintenant c'est la grosse difficulté de la journée: la centrale de St Laurent des Eaux. Les misérables qui ont construit cette centrale ont tout bonnement barré la rivière pour avoir un réservoir, sans laisser le moindre passage! Il y a une méchante rampe en béton, non entretenue, et qui commence par une marche haute de 50cm. C'est là que le rondin de Robert va nous servir. Sans lui nous ne passions pas! Il va falloir encore toutes les ressources de mon imagination fertile, car nous ne sommes que deux, il n'y aucun point d'accrochage sur la rampe, pas le plus petit anneau, et le bateau pèse 150kg.. Pour commencer nous le vidons. J'établis une corde entre un panneau et un petit arbre, et fais un palan de cordage entre celui-ci et le bateau. Ça marche! Nous servant de pare-battages et du fameux rondin nous faisons les premiers 50m de montée, puis la partie horizontale où le béton est tout morcelé, puis la descente. Deux heures de travail. Comment font nos amis avec leurs gabarres? Il n'y a pas d'accès pour un véhicule, mais des barbelés et des champs où broutent des chevaux. Nous ressentons l'expérience comme une insulte d'EDF à la rivière.

Je ne suis pas pour ma part anti-nucléaire, persuadé que je suis que c'est (dans l'état actuel de la technologie) la manière la plus propre de produire de l'électricité, tout en reconnaissant que le nucléaire est hautement dangereux. Mais du fait de mon ancien métier, je sais que nous vivons en tous cas entourés de dangers, dont certains sont bien plus graves que le nucléaire. Par exemple, les dangers sur la santé que représentent les émanations d'oxydes de soufre ou d'azote des centrales classiques, surtout au charbon ou au fioul, sont bien plus préoccupants. On parle de l'effet de serre, mais les pluies acides ou la toxicité des acides et des poussières préoccupent aussi les spécialistes de la santé.  L'extraction même du charbon ne se fait jamais sans son quota de morts, alors que les routes maritime du transport de naphta sont jalonnées d'accidents dramatiquement polluants. Le nucléaire, parce qu'il rappelle la bombe atomique fait peur. Je crois qu'il est géré par une administration en principe consciente de ses responsabilités, et contrôlé en permanence par les associations et les médias. Il ne produit normalement que de la chaleur et de très petites quantités de scories dont on pourrait très bien se débarrasser s'il n'y avait la psychose anti-nucléaire.  Cependant pour accepter le nucléaire, il faut être persuadé du souci de respect de l'environnement et du sens de ses responsabilités d'EDF. Or comment ne pas être ébranlés dans cette confiance, si EDF se permet un affront à l'environnement tel que celui de barrer la Loire sans ménager un passage? Le semblant de rampe de Dampierre est choquant, ce que nous avons trouvé à St Laurent est carrément scandaleux! Que représenterait donc une écluse sur le budget d'une centrale nucléaire? Non: ils ont considéré le fleuve roi comme un simple réservoir d'eau. Scandaleux, triste et préoccupant.

Atteindrons nous Blois ce soir? Non. Nous bivouaquerons en face St Dié. Un bien joli village qui, pour une fois, est tourné vers la Loire.



Mercredi 1 Août

Les peupliers sous lesquels nous avons campé ont bruissé toute la nuit. Nous nous attendions à nous réveiller dans un paysage de pluie: mais non, il fait grand beau temps. Emerveillement devant le tableau du village en face de nous se reflétant dans l'eau calme du fleuve. Le réveil est malgré tout, à 7h, un acte de volonté. Je commence à être aguerri par ma semaine et demi d'effort journalier, mais Valérie a plus de mal. Il faut que je veille à ne pas lui imposer d'épreuve exagérée.

D'après Robert "Le Bourru", une difficulté nous attend à 10km environ: un barrage à Blois.

En attendant l'approche de Blois se fait sur un magnifique plan d'eau, le long duquel une série de manoirs ou de châteaux ont été construits. Voilà jusqu'à présent le plus beau paysage que nous ayons vu; Voilà où (si je touchais le gros lot) j'aimerais acheter une maison, avec une de ces terrasses d'où l'on voit ce fleuve splendide, face au sud. Certaines propriétés ont des jardins somptueux enclos de murs, ou carrément une vigne. Le dernier château, Ménard (dont le guide nous dit qu'il appartint à la Pompadour), est le plus splendide, mais tous les volets en sont fermés. Les propriétaires sont ils à St Tropez?

Blois approche. Nous nous arrêtons à un splendide club de voile, qui compte des dizaines de dériveurs ou de catamarans, et même une gabarre sur laquelle s'activent quelques bénévoles. A part cela, en ce début d'août, et 10h30 du matin, pas un seul sportif! Un moniteur nous accueille très gentiment, et nous  permet de faire le plein d'eau. Il nous explique que le barrage est levé l'été pour créer cette retenue d'eau (dont bien peu de gens profitent). Il n'y a ni glissière ni écluse, . Il y a par contre, et heureusement, un club de kayak à droite du barrage, sinon il fallait encore nous adonner à une séance pénible de portage. Nos confrères sportifs sortent bien volontiers pour nous aider.

Nous traversons Blois avec un regard désapprobateur pour ces quais en forme de muraille, derrière lesquels la ville se cache de son fleuve. Le pont, pour beau qu'il soit, enjambe l'eau avec une élégance hautaine. Nous escaladons les quais, tels des envahisseurs Vikings (y a-t-il un reste de crainte des pirates dans cette manière de s'enfermer?), et partons visiter la ville, et acheter une glace. Un escalier écrasé de soleil, et bordé de magnifiques maisons à encorbellements, est parcouru de passages (à Lyon ont les aurait appelés traboules) dont l'un nous conduit vers la cathédrale. Nous sommes étonnés par sa façade de guingois, et à l'intérieur lumineux (presque trop).à la mode des églises anglaises.

Nous déjeunons à l'ombre des platanes d'une charmante petite place.

Nos pas nous conduisent encore au château, construit certainement sous François I, sur l'ossature d'un château fort. Au pied de celui-ci une étonnante place dans laquelle trône un grand cèdre, et dont l'ambiance détendue nous rappelle quelque ville du sud.

A 15h nous reprenons courageusement le bateau, malgré la canicule. Une fois dégagés de la ville, nous prenons un petit bain rafraîchissant.

Pas assez cependant pour me réveiller, car…

Un banc qui traverse la rivière… juste un petit banc très banal, que du sable avec un peu de chance. Où passer? Oh, il n'y pas à s'inquiéter, il y a assez d'eau, coupons au plus court.

Le naufrage

Catastrophe! Un heurt, un silex pointu au milieu du bateau, et c'est le naufrage.

L'eau monte rapidement. Nous avons crevé le fond!

Nous tirons le bateau sur une berge, dégageons le plancher. Un sacré beau trou en plein milieu. Un instant de désespoir. L'aventure s'arrête-t-elle ici?

Non! Non et non!

Plan de bataille: il faut tenir jusqu'à Chaumont. Là il devrait y avoir un train. J'irai chercher de quoi réparer, pendant que toi, Valérie, tu iras chez nos amis Guyon.

En attendant comment faire? Je repousse le bois blessé, et Valérie applique son talon dessus. Nous repartons, et je rame seul (contre le vent). Ça tiendra en effet les quelques trois kilomètres qui nous séparent de Chaumont. Sous le château il y a une large plage sablonneuse qui fera très bien l'affaire. Ensuite où laisser nos bagages? Un bien gentil riverain nous propose de prendre les avirons et les forcoles. Une jeune fille à cheval nous dit où trouver un taxi, et nous suggère d'aller voir l'office du tourisme pour nos valises, ou plutôt nos caissons, ce que nous ferons.

Taxi pour Tours. Valérie continue vers Chouzé, et moi vers Paris.

Jeudi 2 août Paris

Je ne suis pas rasé depuis le départ, et j'ai maintenant une fort belle barbe drue et d'un blanc immaculé. Ça c'est une surprise (la couleur). Ma moustache frise, me donnant un air très "armée des Indes". Me revoir en sikh dans la glace familière de la salle de bains me fait rire. Dans le métro, j'ai la surprise de voir les gens me regarder et me sourire gentiment. Rien que pour cela ça valait la peine!

Ma mère me reconnaît à peine, et une cousine croisée dans la rue pas plus. Très amusant!

Les choses sérieuses cependant vont me minuter mon emploi du temps.

D'abord, je trouve bien entendu des choses urgentes à faire dans le courrier. Puis il me faut, en succession rapide:
-Tondre le gazon pour donner l'impression que la maison est occupée.       
- Faire une machine de linge   
- Aller chez Jean Marc chercher la voiture de Valérie
- Aller au club, le Nautique Sèvres, où je trouve du contre plaqué CTBX dans lequel je découpe des rustines rectangulaires. Je prélève de la colle époxy dans ma réserve
- Prendre dans mes outils le fameux marteau qui me manque, et du papier de verre.

J'attrape de justesse le TGV gare Montparnasse.

Depuis le train, je reçois d'abord un appel de Jean Marc qui se propose de nous retrouver Vendredi après midi. Je lui explique la situation, et nous convenons qu'il convoquera notre ami Jean Claude, et viendra à Chaumont. Je demande ensuite à Valérie (vivent les portables!) de me trouver un logement à Chaumont. La réponse ne tarde pas : il n'y a, d'après l'Office de Tourisme local, qu'un seul hôtel, un trois étoiles, et une chambre à 600F. Je débarque à Onzain (juste de l'autre côté de la Loire), et sac sur le dos, je traverse le pont. Juste à la sortie du pont il y a une auberge, devant laquelle un panneau dit qu'il y a des chambres. Pour 150F je serai très bien logé, et une hôtesse charmante me confectionne un repas parfait, avec une truite délicieuse. Une fois encore, je suis étonné qu'en ce début d'août on trouve aussi facilement de la place dans cette région exceptionnelle.

Au cours du dîner j'apprends l'histoire de cet hôtel, parfaitement calme et bien situé, dont les écuries abritaient 8 chevaux, et qu'un redressement fiscal a coulé. C'est la fille de mon hôtesse que j'avais vue chevaucher sur la plage.


Vendredi 3 août.

Levé de bon matin, je m'active autour de mon bateau. Le gentil riverain approche. Il est architecte, et connaît en érudit la rivière et Chaumont.. Je lui raconte aussi, tout en travaillant, mon périple. Nous parlons longtemps. J'ai le sentiment que grâce à mon bateau, et à l'ambition de notre voyage, les langues se délient, et que nous rencontrons les gens de manière privilégiée. J'imagine que les pèlerins vers St Jacques de Compostelle font de telles rencontres.

Pour ma réparation, je dois dans un premier temps, soigneusement poncer toute l'aire concernée, puis l'enduire de résine, et enfin appliquer dessus la rustine lestée d'un bon poids. Heureusement il a fait beau hier, et le bois est suffisamment sec.

13h: la résine prend.

Valérie arrive en train, puis Jean Marc Bastin, accompagné de Jean Claude et Liu Lobel. C'est la fête. Nous allons tous à mon hôtel qui a une terrasse tout à fait agréable.

16h la colle est bien dure, et la réparation semble fiable. Côté extérieur, j'applique une rustine supplémentaire de résine pour éviter les infiltrations.

En route!

Valérie propose à nos amis de faire chacun un relais. Je prendrai d'abord Jean Claude et Liu, puis Jean Marc pour deux étapes à faire tambour battant, soit 18 et 15km que nous ferons en moins de trois heures.

Le premier relais se termine à Amboise, où d'après nos guides, l'eau sous le pont est très rapide. Valérie et Jean Marc nous précèdent et se postent au dessus de l'arche qui leur semble la plus faisable. J'explique aux nouveaux venus:

«Voilà. Nous approchons. Nous allons lancer le bateau pour que même dans les remous il reste manœuvrant, puis à mon signal, vous rentrez l'aviron, et vous mettez un genou à terre pour ne pas risquer de chute!»

L'eau semble dégagée sous l'arche choisie par Valérie. Nous accélérons. Le courant nous prend et nous projette en avant comme une bille dans une fronde. Décharge attendue d'adrénaline quand le jet d'eau se transforme en grosses vagues qu'il faut escalader avant d'être au clair. Jean Marc a pris la photo d'en haut, et c'est impressionnant!

Le deuxième relais se fait sur un tronçon de rivière somptueux, dans la belle lumière d'un jour tombant. Je suis content que Jean Marc qui a été à la peine ait eu cet aperçu de la Loire.

Nous allons jusqu'à Montlouis dans la proche banlieue de Tours. Nous trouvons un bord de rivière discret où le bateau ne sera pas visible, et le laissons à la garde des pêcheurs. Le guide du routard nous indique un hôtel, qui à notre soulagement, peut nous abriter.

Nous dînons dans la joie avec nos amis, qui ont encore une longue route à faire.

Bonheurs simple de bains d'eau chaude et de lits douillets.


Samedi 4 août

Au programme ce matin une difficulté annoncée par notre guide lointain, Robert: le pont de Montlouis. Mes notes disent: deuxième arche à droite. Le départ est effectivement mouvementé.

Prochain traquenard, le pont Mirabeau de Tours. Nous appelons Alain Lacroix qui va nous attendre, près du pont. En attendant nous avons 1h30 d'un très beau parcours. Le fleuve s'élargit, puis se rétrécit, et dessine de grandes îles sur lesquelles des pêcheurs matinaux se livrent consciencieusement à leur non activité. Dans les falaises sont installés des caves à vins dont nous regardons avec envie les enseignes. Nous devrions la prochaine fois faire une croisière des vins, peut être de Sancerre à Saumur. Tiens pourquoi pas?

Voilà encore une ville qui laisse passer la Loire avec une méfiance non dissimulée. De Tours nous ne verrons que les hautes murailles des quais, et plusieurs pont modernes fort laids, avant le pont Mirabeau.

Arrivés là, nous attachons le sandalo sur un quai et partons à la découverte.

Nous ne serons pas longs à mesurer la difficulté: D'abord la moitié de la rivière est barrée sous le pont, à une hauteur que seules les hautes eaux peuvent passer. Sous les arches restantes le courant est impétueux, et presque partout il y a de gros rochers. La deuxième arche peut être?

Alain Lacroix nous attend après le pont. Maigre et musclé, mâchoire carrée, yeux bleus dans un visage buriné, il vit sur le fleuve, et cela se voit. Il a construit et gère une flottille de Toues et Futriaux (motorisés) sur lesquels il promène ses clients. Deux jeunes gens, Samuel et Virginie l'assistent. Il nous considère d'abord d'un air pensif, puis, une fois qu'il a vu notre bateau, avec une sympathie manifeste. Alain nous emmène avec son gros futriau motorisé avec un 90CV en plein remous.  Je crois que cela l'aurait intéressé de nous voir passer le rapide (et moi aussi). Valérie dans sa sagesse vote contre. Nous descendrons le bateau, avec l'aide d'Alain et de son équipe, en le retenant avec une corde.

Ensuite nous fraternisons. D'abord je fais essayer l'aviron à la vénitienne à nos bienfaiteurs, qui trouvent rapidement le bon mouvement, forts de leur instinct de marins. Ensuite ils nous font visiter leur chantier. Puis Alain sort des verres et nous parlerons bateaux en faisant un sort à une bouteille de Vouvray (fameux!).

En guise de viatique, Alain nous laissera une collection complète de cartes annotées qui nous conduiront jusqu'à destination. Il nous donne aussi les coordonnées de notre prochain ange gardien: Hervé Couet de Montjean.

Merveilleux personnage que cet Alain: un de ces êtres charismatiques qui savent éveiller les passions,  et… obtenir des finances pour les alimenter..

En quittant nos nouveaux amis, nous allons affronter une nouvelle difficulté: le vent. Le vent dominant sur la Loire vient d'ouest, c'est à dire qu'il emprunte exactement le lit du fleuve, mais à contre-courant. Nous allons en déguster! C'est exactement le vent qu'il fallait aux gabarres d'autrefois pour remonter. En ce qui nous concerne, malheureusement, le problème est que nous descendons..

Nous sommes tout près de Villandry quand un orage éclate. A l'abri d'un bosquet nous sommes tentés d'y aller à pied. Il y a 4km à faire. Nous nous jurons d'y retourner bientôt.

Arrêt avant Langeais sur une belle île sauvage. Une vingtaine d'oiseaux posés sur le sable, tous tournés vers la direction du vent composent un étonnant tableau moderne.


Dimanche 5 août

Départ un peu paresseux vers 8h. Il ne fait pas beau, et le vent dominant d'ouest lève des vagues bien désagréables. Allons, aujourd'hui nous arrivons à Chouzé, chez nos amis Guyon.

D'abord le pont. Alain Lacroix nous a dit de passer à 10m de la pile centrale du pont suspendu. Oui, nous comprenons pourquoi: de gros cailloux font bouillonner le courant partout ailleurs.

Voilà sur la berge la "pile" de Saint Mars, cette haute tour du haut de laquelle la garnison de Langeais surveillait la rivière autre fois.

Des pêcheurs matinaux nous regardent passer sans surprise. Mais qu'est-ce qui les surprendrait? Chacune de ces confrontations avec des pêcheurs me surprend. Je me promets d'interroger un ami passionné de pêche, et de mettre sa contribution en annexe de ce texte.

Le château apparaît bientôt au bout d'un bras mort. Nous avons visité Langeais, un des très beaux châteaux forts de la Loire, peut être le seul château féodal à ne pas avoir été remanié. De terre déjà on est attristé de le voir coupé de sa rivière par une route et une voie ferrée. Depuis le fleuve, c'est encore plus triste. Dire que l'on vient de le sauver d'une tentative de construction d'autoroute! D'où vient donc cette tradition de vandalisme chez les urbanistes? En fait existe-t-il un corps d'architectes urbanistes? Ne sont-ils pas tout simplement des artisans morts de faim, prêts à toutes les bassesses pour pouvoir manger? Et ne sont ils pas en tous cas soumis aux dictats sans appel de fonctionnaires ingénieurs anonymes et irresponsables, du moins en termes de paysagisme, ou du bonheur de vivre… Scrogneugneu! Mais comment passer à côté d'un gâchis semblable sans réagir, du moins intérieurement.

Le vent, attisé par nos propos vengeurs souffle vraiment très fort. L'effort est rude.

Voici la centrale nucléaire de Chinon. L'abord est rébarbatif. Le fleuve nous entraîne vers de hautes murailles, une porte massive en acier… Sur une passerelle deux gendarmes nous observent. Ne pas leur sourire! Je leur adresse tout de même un salut auquel ils ne répondent pas. Hostiles? Mais non. Du moins ils ne tentent rien, du style "vos papiers".

Une petite demi heure plus tard nous passons le pont de Port Boulé. Il était convenu qu'une fois là, nous appelions nos amis. Ils devaient venir à notre rencontre dans une plate, mais avant qu'ils aient pu s'organiser, nous arrivons. Hughes sur le quai agite des drapeaux multicolores. Voilà une réception comme je les aime.

C'est la fête. Ils nous ont préparé un délicieux déjeuner de fruits de mer arrosé d'un Bourgueil 1987.

Il pleut. Peu me chaud, allongé dans un fauteuil avec un bon cigare. Ça aussi c'est la vie!

Valérie est crevée, rincée, épuisée! Cette halte sera vraiment bienvenue. Merci les Guyon. Hughes Delphine et nous, sommes amis depuis nos années étudiantes à Strasbourg. Nous nous voyons assez souvent, mais avons beaucoup à nous dire. Nous apprécions d'autant plus leur hospitalité que la maison est pleine avec leurs descendants au grand complet: Raphaëlle, Antoine son mari et leur fille Aude d'un mois, et puis Clémence, Eric et leur * de trois mois, et Paul Marie.

Le soir concert dans l'église de Chouzé. Très sympa.

Hughes et Delphine sont tous deux enfants de militaires, Valérie et moi enfants de diplomates. Nous avons donc tous les quatre connu une enfance semblablement nomade. Nous ressentons tous le même besoin d'un havre, de racines. Je me souviens avoir éprouvé un grand bonheur, quand nous étions étudiants, à visiter la maison, tout près d'ici, d'un autre de mes camarades étudiant comme nous à Strasbourg. Lui est tourangeau pur sucre. Sa famille habite depuis des générations un beau manoir de pierre blonde et de brique, et vivait de son exploitation agricole. Je me souviens de la sympathie profonde que m'inspirait son père, de l'attrait qu'avait pour moi, le nomade, sa maison et son mode de vie. J'ai toujours pensé qu'Hughes en s'installant ici avait réalisé un vieux rêve. Après mon voyage sur la Loire, et si je n'avais pas une maison à l'Ile d'Yeu, j'aurais bien jeté l'ancre par ici, moi aussi! Quel bonheur ce doit être de laisser pousser des racines affectives dans cet endroit!



Lundi 6 août

Temps breton: crachin et vent. Nous perdons un peu de temps dans l'espoir d'une accalmie. Rien n'y fait.

11h Départ. Le trajet vers Montsoreau est très beau. On voit le château de loin, au fond d'un paysage d'îles et de grands arbres; on a l'impression à chaque coup de rame que le paysage se bâtit. Le château ressort avec ses hautes murailles au milieu d'un harmonieux village d'ardoise bleue et de pierre blonde. Des hérons s'envolent devant nous. Le confluent avec la Vienne est marqué par une large plage de sable fin.

Malheureusement le ciel déjà gris s'assombrit.

12h Nous arrivons à Montsoreau quand l'averse éclate. Nous nous réfugions dans un troquet, au Lion d'Or. L'averse se prolongeant, après une bière, nous finissons par sympathiser avec les patrons, Isabelle et Guy Guessard, et avec leur fils qui pratique la Loire avec passion. Nous finissons par commander un casse croûte, et l'on nous sert alors les plus succulents croque-monsieur que l'on puisse imaginer! Une formule à breveter, qui vaut le déplacement. Succulent abondant, surprenant, supérieur! Les qualificatifs me manquent, j'aurais dû écrire la bouche encore pleine! Le vin blanc qui l'accompagne nous met de bonne humeur. Merci l'averse et merci le Lion d'Or!

Nous avons visité le château à notre dernière visite il vient de subir une importante restauration. Nous reviendrons

15h Saumur pluie, pluie… Nous marchons avec bonheur dans cette belle ville, et visitons la cathédrale et les remparts du château. Ce n'est pas désagréable de regarder le paysage de cette hauteur, et d'imaginer le chemin que nous allons explorer.

Nous sommes devant la cathédrale St Pierre quand Constance, notre fille, appelle d'Inde. Difficile d'imaginer depuis ce joyau de l'urbanisme renaissance angevin le grouillement de Cochin et l'ambiance tropicale des Backwaters qu'elle nous décrit.

Nous repartons et constatons que depuis le confluent avec la Vienne, la Loire à changé. Finie l'adolescence capricieuse de la nymphe fantasque. Nous avons affaire à une rivière puissante, dont le chenal est balisé. Elle est tortueuse encore, mais le courant est constant et fort, et le îles défilent à grande vitesse. Les bords semblent plus hauts, les bancs de sable se font rares. Par moment l'eau forme de véritables mers. La nymphe Loire est devenue matrone, belle, mais adulte.

18h Un peu avant Gennes le vent décidément contrariant nous décourage et nous trouvons un lieu calme pour notre bivouac. Un feu de bois nous permettra de faire cuire les délicieuses saucisses artisanales achetées à Saumur. Nous observons un long moment l'activité d'un castor que notre présence n'intimide pas.

Hughes Guyon nous appelle: son gendre Antoine a des fourmis et aimerait faire un bout de route avec nous. Nous convenons de le retrouver à Gennes.

Mardi 7 août

10h Antoine nous rejoint comme prévu. Il est courageux, car il pleut ce matin. Nous décidons de nous accorder une pause et sur son conseil allons visiter Cunault.

Nous avions bien repéré cette grosse église romane dans un joli village en bordure de rivière, mais ce qui nous attend est un éblouissement. On ne se doute pas en abordant cette nef un peu massive de la force bouleversante qu'exprime son architecture audacieuse et spiritualisée. Les quelques statues rayonnent de cette même force intérieure et calme. Une Vierge à l'enfant et une Pietà nous impressionnent.

Nous pensons à ces représentations molassonnes de visages de saints ailleurs vues ces jours derniers, comme la Jeanne d'Arc d'Orléans mièvre et maniérée. Les modèles de ces statues devaient être  plus proches de ceux représentés par les sculpteurs romans.

Valérie prend la voiture d'Antoine et fait 1h30 de tourisme, tandis qu'Antoine et moi prenons le bateau jusqu'au pont de St Mathurin. Le jeune homme est solide et apprend vite, et c'est ma foi très agréable, mais je me dis in petto, que Valérie malgré ses années et sa moindre musculature rame rudement bien.

Quand nous arrivons à l'endroit convenu pour que Valérie prenne la relève la pluie tombe à seaux. Il y a un petit restaurant bien placé: nous nous y arrêtons. Nous sommes arrivés en même temps qu'un petit groupe de kayakistes. Ce sont presque les premiers sportifs que nous rencontrons. Nous les interrogeons sur le cours du fleuve: il n'y a pas d'autre passage difficile que celui qu'Alain nous a indiqué au pont de Cé.

La reprise est pénible. Il faut ramer sous une pluie intermittente et contre un vent tenace. Je comprends comment les gabarres remontent la Lore à la voile.

Nous calons avant Angers, et nous préparons au pire. Allons nous devoir planter la tente dans un camping au sol gorgé d'eau? Non: notre bonne étoile veille: Nous interrogeons un restaurateur: oui il connaît une chambre d'hôtes puisqu'il en en a. Aspect moyen, mais quel régal en pensant au camping mouillé!

La Loire domestiquée

Mercredi 8 août

Premiers coups d'aviron sous la pluie et contre un vent féroce.

Eclaircie devant Pont de Cé.

Alain nous a avertis que le passage était entre la deuxième et la troisième arche à compter de la droite, et que le danger était après le pont. En effet, une fois passé le pont, nous voyons des remous sur les côtés: il faut surtout continuer tout droit. Voilà qui est fait.
A partir de là c'est du billard..

Enfin ce serait du b s'il n'y avait ce sacré vent qui lève un clapot important. Vent contre courant: la recette est classique. Il nous faut choisir entre la lit du fleuve où le courant nous emmène à bonne allure, mais dans ce satané clapot qui nous empêche de ramer, où bien dans l'eau calme, mais où l'on avance moins. Les haltes, comme à l'heure de déjeuner, ou une halte fournitures à Charonnes sont les bienvenues.

Nous trouvons beaucoup moins de charme à ce nouveau parcours, surtout depuis le confluant avec le Maine. Le fleuve est corseté, balisé, assagi entre ses rangées d'épis. Il reste puissant. La matrone s'assagit. Peut être sommes nous devenus difficiles.

Nous avions le téléphone d'un contact à Montjean. Hervé Couet nous dit au téléphone qu'il n'est pas là (vivent les portables), mais que nous visitions l'écomusée et qu'il nous retrouvera. Nous tirons le bateau au sec, et visitons un musée en effet très intéressant et même charmant: Il montre l'histoire de la construction nautique des bateaux de la Loire, avec maquettes et plans. Il y a aussi une section sur la petite mine de charbon locale, un musée de la fabrication de chaux, et un musée du chanvre. Nous sommes encore penchés sur les vitrines quand Hervé s'annonce.

D'emblée le courant passe. Encore un passionné capable de passer tous les obstacles.

Hervé a participé au montage de cet écomusée qu'il anime et qu'il nous présente, et à la fabrication d'une gabarre. Au détour d'une description il nous apprend que l'ancien conservateur du musée de la batellerie de Conflans se dédie avec passion au musée.

Hervé a même participé avec une plate de Loire à la Vogalonga, la mythique course de 35 km qui réunit chaque année à Venise en mai tout ce qui se rame ou se pagaie. Nous faisons nous mêmes cette course depuis 16 ans. 

Il nous emmène ensuite boire un verre sur la Gabarre La Montjeannaise. Le temps a viré au beau. Notre euphorie sera complète quand Hervé nous suggère de passer la nuit dans la cabine de la gabarre plutôt que de dresser une tente.

Nous dînons dans le recueillement d'un cassoulet en boîte en regardant se coucher le soleil sur une Loire apaisée. Nous nous délectons d'un sentiment de dépaysement que produit sur nous ce magnifique bateau qui sent si bon le bois..


Jeudi 9 Août

Je me suis réveillé vers 4h, et suis sorti admirer une nuit magnifique. En principe nous traversons les Perséïdes, mais ce soir pas d'étoiles filantes. J'ai une profonde impression de bonheur. Le calme de la nuit, la beauté du ciel y concourent, mais aussi un sentiment de liberté oublié. Depuis combien de temps n'ai-je pas fait ce que je voulais? Je veux dire quelque chose que j'aie vraiment voulu, qui ne m'ait pas été imposé, où qui me soit arrivé sans que je l'aie choisi?

Les difficultés même de ce parcours semblent inventées par les génies de la rivière pour que nous puissions les surmonter.

De même les rencontres que nous faisons tout le long de notre route nautique semblent suscitées par une divinité bienveillante pour nous guider à travers les embûches de ce périple et nous accueillir sur des contrées nouvelles. Nous nous étions demandé un instant en quittant les canaux si le fleuve n'allait pas nous confronter à la solitude: voilà qu'a presque chaque étape nous rencontrons dans leur vérité des êtres d'exception.

Nous serions romains ou grecs anciens, comme il eut été tentant d'habiller dans notre récit les rapides en hydres ou en cyclopes, et nos guides en magiciens.

Cette gabarre même est totalement poétique. Au dessus de ma tête la gigantesque poutre de la barre semble impossible à bouger: pourtant c'est un gouvernail très efficace pour ce fleuve peu profond. Le non moins gigantesque cabestan semble lui aussi purement décoratif. Pourtant il permet de coucher et de lever le mat au passage des ponts. La voile en lin forme des plis de peplum sur la banquette à l'avant. Valérie en fera de belles photos. 

8h Nous sommes en train de plier nos bagages quand un monsieur très digne arrive en slip noir, et sur un «Ne vous dérangez pas je ne fais que passer» il traverse le bateau, prend appui sur le bord et d'une détente agile plonge dans l'eau tumultueuse. Il faut dire que nous sommes mouillés quelques 20m sous le pont, et que le courant qui passe entre les piles est formidable. Stupéfait je vois l'homme crawler gaillardement, remonter dans la zone morte derrière la deuxième pile, puis reprendre le courant et disparaître en aval. Hervé venu nous saluer nous dit que c'est le président de l'écomusée, monsieur *.

Ma réflexion est que c'est très important de démonter les légendes. On fait une telle réputation de terreur à la Loire que quelqu'un qui tombe dedans doit se noyer de panique bien avant d'être entraîné par dieu sait quel maelström légendaire. De la même manière, Hervé nous dit que les sables mouvants annoncés sur des centaines de panneaux n'existent que dans l'imagination fiévreuse de gestionnaires trop prudents. Certes  par endroits le sable cède, mais on ne s'enlise jamais au delà des genoux. Cela m'est d'ailleurs arrivé sans j'en conçoive la moindre appréhension. Mais enfin, si l'on parvient à éloigner toute forme d'activité de loisir de la Loire, au moins comme ça personne n'ira se faire bobo, et n'intentera de procès aux maires.

Nous quittons Hervé sur une promesse de se revoir début septembre aux journées de l'Erdre

Nous aurons encore à peiner aujourd'hui car le vent contraire se lève bientôt.

Voici Ingrandes: le village mérite une mention spéciale, car voici pour une fois un village tourné vers la Loire. Il est correctement défendu par un bon mur, mais les maisons ont volontiers un balcon ou une terrasse tournées vers le fleuve. Le fait est assez rare pour être cité.

Dur labeur contre le vent, et dure progression vers Ancenis. Nous déjeunons sur un banc de sable avec la conscience que c'est presque la dernière fois avant notre retour à la civilisation.

Au moment ou nous arrivons sous le pont d'Ancenis un orage éclate. Une fois encore le génie du fleuve nous a protégés.

Vers Champtoceaux nous croisons, oh étonnement, deux yachts et un bac de promenade. Nous commencions à nous croire les seuls usagers du fleuve.

En face des Mauves, nous choisissons une beau banc de sable qui forme une espèce de baïne (comme on dit dans les landes).pour y passer une dernière nuit. On nous a annoncé qu'après Ancenis la marée se faisait sentir. Je cherche donc avec curiosité à en deviner l'ampleur, mais en suis réduit aux hypothèses. Quelques dizaines de centimètres? Je ne suis pas inquiet. L'endroit est très beau, quoi que  sur l'autre rive, derrière les arbres passe le TGV. Première annonce du retour au monde moderne.

Au moment de nous coucher, je vois le bateau bouger dans l'eau qui monte. Prudent, je refais le mouillage, et le tire un peu sur le sable.

Le vent semble s'apaiser. Ce serait bien pour notre dernier jour de ramer sans se battre contre lui.


Vendredi 10.

Dernier jour de la croisière.

J'ouvre la tente toute imprégnée de rosée et vois…. Le bateau posé à quelques pas de la tente! Pendant la nuit, la marée est arrivée tout près de notre campement! Nous rions bien en pensant à ce qui se serait passé si l'eau était arrivée jusqu'à nous. Il doit bien y avoir 1m50 de marée ici!

J'appelle l'écluse St Félix. La marée est haute à 10h45 et l'écluse ferme à 13h.

Sacré nom d'une pipe, il va falloir cravacher!! Il y a plus de 20km à faire encore.

Nous plions bagage en vitesse et repoussons le bateau à l'eau.

Et alors que va-t-il se passer si la marée monte? Il n'y aura plus de courant, voir un courant contraire! Nous avons de la chance: courant nul. Il ne nous reste plus qu'à faire force rames en négociant au mieux les courbes pour tracer la meilleure route en évitant le vent. A un moment, je trouve Valérie très courageuse de ramer avec tant de vigueur. Je comprendrai plus tard quand elle me dira avoir compris que j'annonçais: « Il n'y a plus qu'une demi-heure», quand je disais «il faut être arrivés à la demi» (à midi et demi). Nous avons ainsi achevé sur un rythme de régate.

Nous fonçons à travers la banlieue de Nantes, et bientôt apercevons la tour de Bretagne dans le lointain. Quand nous approchons du pont du périphérique, et lisons les panneaux "Noirmoutiers La Roche Bordeaux", nous nous promettons de penser à ce moment, la prochaine fois que nous l'emprunterons en voiture. Voici enfin les immeubles de Nantes, des ponts encore, un dernier et

L'écluse St Félix!

Voilà, c'est gagné, nous avons réussi!

A la VHF l'éclusier nous annonce qu'il écluse un avalant, et ce sera notre tour. Nous sympathisons avec lui au cours de l'opération. Il ne se souvient pas d'avoir jamais vu un bateau vénitien ici, et encore moins d'avoir entendu dire qu'un bateau avait ramé depuis Paris. Ensuite c'est le bassin de la gare, le tunnel, et le bassin de l'Erdre. Nous festoyons au restaurant de l'Ile Napoléon (qui malheureusement ne sert pas d'huîtres). C'est fini.

Enfin pas tout à fait. Qu'allons nous faire du bateau? Il faut que qu'il nous attende ici quelques jours. Notre ami Alain Lacroix nous a dit de laisser les cartes au capitaine du port, Philippe Boidron. Je l'appelle, il me reçoit. Aurait-il une idée? Un coup de téléphone au Cercle de l'Aviron Nantais, et l'affaire est résolue. Encore une personnalité d'exception que ce capitaine du port de l'Erdre, un grand connaisseur de la Loire et de ses personnalités, et un passionné de bateaux .

Quelques coups d'aviron et nous sommes au CAN. Et là, dernier coup de chance. Le dirigeant de faction est Daniel Vervueren, dont le frère Michel était un collègue et ami. Le président du club contacté au téléphone donne sa bénédiction, et voilà notre sandalo valeureux à l'abri le temps de s'organiser.

Conclusion

Nous retrouverons le Sandalo le 1er septembre pour participer aux "Journées de l'Erdre". Cette fête organisée depuis des années par la mairie de Nantes regroupe sur le magnifique plan d'eau de l'Erdre une flottille d'une centaine de bateaux de toute description, dont le point commun est d'être anciens, ou de construction traditionnelle.  Ce sont trois jours de randonnée et de régates, entre Sucé et Nantes, qui se terminent par une soirée sur les quais Nantais de l'Erdre, au milieu du festival de jazz.

Pour l'occasion, nous avons organisé le déplacement d'amis anglais qui sont venus avec une yole de la Tamise et une gondole à 8 rameurs en bois vernis, rutilante! Les anglais font bien les choses quand ils s'intéressent aux bateaux.

Ces journées rassemblent exclusivement des charmants fadas de notre espèce, et nous fraternisons dans le bonheur. Chacun a une histoire à raconter, et après déjeuner, au soleil, ou le soir à la veillée nous écoutons les récits de la construction des Yoles de Bantry, ou celui des croisières sur les rivières anglaises de nos amis. Notre récit n'est pas le plus banal, mais nous sommes ramenés à une certaine humlilté par la rencontre avec * qui a fait aussi bien que nous, puisqu'il a descendu la Loire cet été depuis * sur un futriau de Loire en plastique.

Le dernier jour nous naviguons jusqu'à Nantes, où le festival de Jazz bat son plein. Les quais de l'Erdre sont animés par toutes sortes de stands et de restaurants. Hervé Couet est là aussi sur sa péniche, et nous reconnaissons La Montjeannaise dans le port.

Voilà, c'est la dernière réminiscence nostalgique d'une vacance formidable. Il ne reste plus qu'à monter le diaporama sur mon ordinateur, et à raconter notre périple à qui voudra l'entendre.

Nous peaufinons aussi la prochaine aventure, qui pourrait être avec d'autres amis une Croisière des Vins, de Sancerre à Saumur, par exemple!

Allez, chiche!

En tous cas, nous sommes pris au sérieux avec notre histoire toute récente.

MEMO

Contacts

Giens    Gérard Cusson
    Robert Faisy  Giens    0683033160
    Guy Meneau Giens historien    0238761980
www.office-de-tourisme.giens
St Benoit    Fernand Monique Thibaut    37 rue du Port 45730 St B
Chinon    F Ayrault maquettes, promenades    0247931667 PORT DE Pontille 37500 assoc l'Enchême
Tours    Alain Lacrox    0683578920 29 rue Frankin Roosvelt 3700
Anger    Jean Louvet     0241440449
Nantes    Ouest France    0240446969
Nantes    Capitainerie Ph Boidron    0240370462
    Ecluse St Félix    0240477162
Nantes       CAN
20 rue d'Alsace 44000 Nantes    0240506745
    DDE section canaux    0240712020
SAUMUR St Florent    Jacques Robin "vent de travers"  Sebastien Gabet   
Montjean    Hervé Couet    0619673299
Daniel Ferrand    270 av Henri Barbusse 01 91210 DRAVEIL
35 rue Jacques Baudry 75017    0169405566
0169405560
Fluvial Mag
Rich Walter    48 rue de Provence 75009    0145267501  waltscud@aol.com

Equipement

    Assurance
Aviron de rechange
Bâche
Lattes

Radio,
Tente
Cuisinière
Gamelles, couverts
Couteau, pelle, outils (marteau)
Sacs couchage, tapis de sol ou matelas gonflable, moustiquaire
Corde 40m
Aussière 10m
Pare battage 4 ou rouleaux
Graisse    Cartes, guides
Autorisations

Anti-moustiques, crème solaire

Passages

Dampierre    Glissière sur la gauche
St Laurent des Eaux    Plan incliné sur la droite, mais attention, commence à 60cm de la surface. Prévoir rouleaux, corde 10m, aussière 30m mini et palan
   
Jargeau    Pont De dte deuxième arche à 10m du pilier de dte
Meung    Pont détruit de droite deuxième arche
Blois    Sur la droite plan incliné. Demander de l'aide au club de kayak
Beaugency    Pile de droite
Tours
    Mirabeau difficile à passer. De gauche: 1 pile en cajolant ou 3eme
    Napoléon: 2eme de g 10m
    Pont de la Motte: arche du centre (8eme)
Bec de Cher    Pt St Marc: 3eme de d
Langeais    Pt suspendu à dte de la 1 pile de d
Angers    Pont de Cée : 2eme arche, puis continuer tout droit car obstacles sous l'eau

Copyright © Richard Winckler 2002